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Un jour, le Vieux est allé au marché... Le soir, il me remet l'argent des bœufs... « Prends cet argent, va en France, débrouille-toi pour faire de ton mieux. Fais-toi une situation. Quand tu auras réussi, pense à tes deux frères». Du village à Alger, c'est tout un périple..."C'est la première fois que j'y allais. Je ne savais même pas à quoi ça ressemblait une capitale... J'ai dormi tout habillé avec l'argent des bœufs dans ma poche... Après le bateau, je suis arrivé à Paris par le train..." (Mohamed O. - Kabylie - Algérie) « Pour parler de trucs comme ça, vous savez, on pourrait écrire un livre ! » dit Juan, arrivé d'Espagne (des Asturies) en 1961, avec un contrat de travail pour la Société des Forges et Ateliers du Creusot. Et bien, ça y est ! Le livre existe. C'est « Mémoires d'émigrés. Creusot-Montceau, un bassin d'accueil », publié par le Centre Francophonie de Bourgogne. Le métier, Juan l'apprendra « de bouche à oreille ». Difficile lorsque l'on ne parle pas la langue ! Depuis 1961 jusqu'à la pré-retraite, Juan a toujours « travaillé à la même place ». Il se souvient des vexations quotidiennes qu'il avait à subir au début, de la pénurie de logement : « Dix mois pour trouver un logement...une cave ». Maria, son épouse, l'y a rejoint avec sa fille de 3 ans. Philosophe, Juan a bien compris que « l'émigration, c'est d'abord un commerce ». Juan et Maria ont aujourd'hui six petits-enfants... français. Victor, lui, a rejoint son père à l'âge de 12 ans. Comme la plupart des Portugais, celui-ci était arrivé clandestinement, en « camions bâchés », « parachuté » à Chartres par des passeurs. Victor a épousé une Alsacienne...d'origine polonaise. Ses enfants ne connaissent pas le portugais. Les filles ont toutes fait des études : professeur, anesthésiste,... Qui se souvient des hommes morts pour avoir pris tous les risques en vue de rejoindre le pays de leurs rêves ? Ce sont des « oubliés » comme sont des « oubliés », tous ceux qui s'apitoient sur leur passé et qui n'ont pas vu que le monde avait évolué. Victor, lui, est bien français, même s'il a conservé un accent et s'il compte en portugais... « parce que c'est dans les gènes ». La mère de Mahdi a été mariée à l'âge de 13 ans, remariée à l'âge de 18 ans... avec un homme de 57 ans. Celui-ci, le père de Mahdi, avait combattu pour la France contre les Allemands puis en Indochine. A son retour au Maroc, après 20 ans de vie en France, il n'a jamais reçu sa retraite promise par la France. Mahdi, lui, a tout fait pour réussir : un bac, des études d'électrotechnique. Il voulait devenir ingénieur. Les profs lui ont conseillé d'aller tenter sa chance en France. Il a fallu payer le passeur, les hôtels, les bus, les rackets, se faire exploiter en travaillant au noir. Et Mahdi a vite compris que dans la galère, c'était « chacun pour soi ». L'intégration peut être une réussite. C'est ce que prouvent Nourredine et Khadija. Il faut dire que dans la famille de Nourredine, on travaille et on a le sens de l'entreprise. Un père agriculteur qui s'est lancé dans l'exportation des agrumes mais aussi dans un magasin de pièces détachées pour automobiles. Le fils, Nourredine, réussira un doctorat de physique en France, entrera comme cadre dans une entreprise du Creusot et, à la suite d'un licenciement économique, va créer sa propre entreprise. Son épouse, Khadija, décroche un poste de conseillère commerciale et tient le bureau du Creusot d'une compagnie d'assurances. Souvent la petite histoire rejoint la grande. Peut-être aurez-vous la chance de rencontrer dans son jardin du Creusot, cultivant les carottes et les pommes de terre, un homme de 89 ans aux yeux bridés qui vous dira « Elle est belle la vie ! ». C'est Mr Kazan, né avec la Révolution d'octobre en Ouzbékistan, orphelin de père à l'âge de six mois, à cause de la 1ère Guerre mondiale, victime à 12 ans de l'expropriation des terres agricoles que sa famille exploitait péniblement mais dignement, ouvrier agricole au kolkhoze, appelé à la guerre contre les Allemands, fait prisonnier, rescapé par miracle du gazage, travailleur de force dans une ferme autrichienne, déserteur, réfugié en France, au Creusot, à 31 ans, cantonné dans un baraquement de travailleurs immigrés. L'état-civil, à son mariage avec Monique, jeune femme au caractère bien trempé qui a grandi en famille d'accueil, inverse ses nom et prénom. Le livre l'appellera Ahmeydzan, le nom que portent aujourd'hui ces cinq garçons et les petits-enfants. Ahmeydzan est Français depuis les années 1990. Il est retourné il y a quelques années pour la première fois dans son village natal d'Ouzbékistan où il a été accueilli comme un héros, un miraculé. Elle est pas belle la vie ! La grande histoire se mêle à l'histoire des petites gens. Quand naît le père de Michel à Riga, actuelle capitale lettone, la ville était polonaise, mais sous domination russe. C'est sous le drapeau russe qu'il sera enrôlé de force à la 1ère guerre mondiale. Après la guerre, un prospecteur français est venu le chercher en 1922. Direction Chalon-sur-Saône. Quand Michel, né en 1931, sera scolarisé, à la campagne, pour échapper aux bombardements de 1944, il ne sera pas, en tant que Polonais, autorisé à passer son certificat d'études. A 21 ans, il est appelé par la France pour faire son service militaire. On lui dit qu'il n'avait pas opté pour la nationalité polonaise à 16 ans et était donc français. Bon pour la guerre d'Algérie qui avait besoin d'appelés. Il y effectuera trente mois. Pendant ce temps, Blandine, sa jeune épouse, elle aussi fille d'émigrés polonais, fait des ménages, se fait embaucher à l'usine. A son retour, Michel se déplace souvent pour des missions à l'étranger, pour installer des turbines, en Algérie (retour !), en Côte d'Ivoire, en Yougoslavie, en Corée du Nord,... C'est au retour de ce pays d'Asie qu'il apprendra sa mise en pré-retraite. Aujourd'hui, Michel est toujours actif. Il fabrique des meubles pour toute sa famille, une passion de toujours. Attila, quant à lui, avoue une passion pour la France : les voitures Renault, qu'en Turquie on prononce « Rénaoulte », Victor Hugo et Emile Zola, qui ont si bien décrit Paris, le Concorde et le TGV, les Musées du Louvre et d'Orsay, la Révolution française, Brigitte Bardot...Il est arrivé à Dijon qu'il a aimé comme une ville chargée d'histoire, puis au Creusot qu'il a apprécié, au contraire, comme un ville « historiquement artificielle »: le Creusotin n'existe pas, c'est un alliage. « C'est dans une ville comme le Creusot qu'on accepte mieux les diverses origines. » Attila sait de quoi il parle, lui Français, d'origine turque, de père Tatar d'origine mongole, de mère Turque d'origine gréco-bulgaro-turkmène. Attila a des cousins en Allemagne, en Espagne, aux Etats-Unis. Mais « quand je vote, dit Attila, je suis français pur sang. Je pense à l'intérêt que mon vote représente pour la France. » Et puis, il y a Wassagoudou, né en Guinée voilà 24 ans. Enfance pauvre en périphérie de Boké. Confié à la grand-mère maternelle. Douze kilomètres par jour pour aller à l'école et le soir commerce de bois pour vivre (dés l'âge de 7 à 10 ans). A 18 ans, amoureux d'une jeune fille « de rang supérieur » et violemment agressé par ses frères qui refusaient cette alliance. Kadiatou, la jeune fille, a perdu la vie à la suite de l'avortement clandestin de l'enfant qui était le leur. Ensuite le départ pour la France, dans l'accompagnement d'une chanteuse. Petits boulots. Cohabitations difficiles. Wassagoudou est toujours sans-papiers. Il est passionné d'électricité. Il croit à la France, a une amie française. Dans sa langue, son prénom veut dire : « Je suis bien ici ». Mais tout déracinement laisse toujours une plaie. Parlez-en à Paulette, de Sanvignes (71), « Pieds Noirs de mère en fille », soixante-dix ans aujourd'hui. Les souvenirs heureux du village de montagne en Algérie, parce que c'était l'enfance, le soleil, le mélange des populations. Les souvenirs difficiles de l'installation en France, dans l'écurie d'une ferme appelée « Les beaux draps » ! « La commune de Sanvignes ne nous a pas du tout aider à nous loger », se souvient-elle. C'est pourtant là que le mari de Paulette, ancien militaire de carrière de la caserne de Mostaganem, construira de ses mains sa maison qu'ils habitent toujours. Les photos de famille, les photos de classe, les livres, les revues... tout les ramène avec nostalgie à l'Algérie perdue des années 1950. Au total, Mémoires d'émigrés réunit 29 témoignages, tous plus poignants les uns que les autres Que dire de Mama l'Algérienne et son enfance vécue sans son père, tirailleur pour l'Armée française jusqu'à la capitulation nazie puis travailleur immigré à Metz, jamais scolarisée (« il fallait s'occuper des frères et des sœurs plus jeunes et ramasser les feuilles de palmier pour les vendre aux Français »), mariée à 15 ans, sans son père, puis la guerre (« les évènements, comme on les appelle en France »), veuve à 16 ans, le mari torturé et assassiné par les légionnaires français, puis le père torturé et assassiné par les résistants algériens (suspect de recevoir une pension de l'armée française). C'est elle-même qui a organisé le voyage en France de son deuxième mari qu'elle n'a pu rejoindre, elle et les enfants, que plusieurs années plus tard. « Je crois que j'ai réussi ma vie malgré les épreuves » soupire Mama, fière de ses enfants qui ont réussi. Les uns et les autres ont « réussi » malgré les épreuves. Marian le Polonais, « d'un petit village près de Cracovie », immigré à 14 ans, dirige la Régie des Quartiers du Creusot. Sokthéa a connu l'exil forcé et le travail obligatoire « sans être payé », par les Khmers rouges, la fuite dans la forêt pendant un mois (« ceux qui n'avaient pas pensé apporter un peu de riz sont morts de faim »), les camps de réfugiés en Thaïlande (pendant six ans), la naissance des enfants dans les camps, l'asile en France (« grâce au H.C.R. »), le foyer de Créteil. Sokthéa est très actif dans une association d'entraide franco-cambodgienne. « Il est très long notre parcours, très difficile. Parce que des fois, on a vraiment eu très peur. On a frôle la mort, quoi. C'est pour ça qu'on a eu le courage de tout quitter, partir ailleurs et chercher pour gagner sa vie. C'est tout. Parce que, si on était resté là-bas, c'était rien à manger et la mort certaine. Il fallait manger et survivre ». |