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25-02-2007

Ses amis l'appellent Zou. Sa famille dit « la Zou ». A son anniversaire des trente ans, ils lui avaient offert une affiche sous forme de BD la représentant de dix ans en dix ans. A 40 ans, ils avaient écrit : « La Zou présidente ». Zoubida Naïli n'est pas (encore) Présidente mais déjà candidate aux législatives pour le PS sur « la 3 » du Bas-Rhin avec de sérieuses chances de l'emporter. Chez elle, il n'y a jamais eu de plan de carrière, pas de stratégie, juste une progression logique, un désir d'avancer, un besoin d'agir.

 24 janvier 1962. L'Algérie est encore française. Zoubida Naïli naît à Bouira à une centaine de kilomètres d'Alger. Elle naît donc française. Trois ans plus tard, l'Algérie étant indépendante, le père de Zoubida est exproprié de ses terres qui sont nationalisées, la petite Zoubida est envoyée en France avec son frère, de quatre ans son aîné.

Elle y rejoint le grand-père Ali, qui a alors 61 ans et sa nouvelle épouse plus jeune que lui de 28 ans (Zoubida dit « ma mère » lorsqu'elle parle d'elle et pour sa mère  biologique elle dit « ma mère d'Algérie »). Le grand-père et sa jeune épouse deviennent les tuteurs légaux de l'enfant.Ali, le grand-père, était un véritable caïd, au sens noble du terme, dans son quartier, s'habillant toujours de sa tenue traditionnelle, dans des tissus de luxe (c'était le seul à l'époque à s'habiller ainsi dans la rue), respecté de tous.

 Zoubida Naïli passe toute son enfance à la Cité Erstein (on l'appelle aujourd'hui la Cité des Ecrivains), à cheval entre les villes de Bischheim et de Schiltigheim. Elle ne retournera plus en Algérie avant l'âge adulte. Très studieuse en classe, elle se nourrit des petits livres des Bibliothèques Rose puis Verte. Le seul livre adulte à la maison est le dictionnaire. A la maison, on parle arabe mais on écoute l'ORTF (« de toutes façons, il n'y avait que cela à l'époque à la télévision »). Ali impose au frère de Zoubida de lire tous les soirs quelques pages du dictionnaire. Sur le quartier, les meilleures copines de la fillette sont espagnoles. Elle voudra, comme ses copines, aller à l'école espagnole qui fonctionne les jeudi et samedi, en plus de l'école traditionnelle. Elle y fera toute son école primaire, en complément à l'école publique du quartier. La carte scolaire l'envoie dans une école puis un collège un peu éloignés de chez elle mais où elle connaît la mixité sociale. A l'entrée en sixième, Zoubida aurait dû aller à Strasbourg, à quelques kilomètres de là, pour pouvoir continuer l'espagnol. Mais c'était trop loin pour la famille. Elle restera dans le quartier, comme tout le monde dans la cité. La flèche de la cathédrale que l'on apercevait au loin était d'un autre monde pour les enfants des cités.

L'adolescente avait le droit de fréquenter le Club de gymnastique Liberté Bischheim - Hoenheim, puis le Club de basket, de handball. Zoubida fréquentera assidûment ses activités sportives. Plus tard, elle deviendra entraîneur bénévole des filles à la Gym. Elle les accompagnera aux compétitions.

                               

                       (image d'un club aujourd'hui, Concordia Schiltigheim)

Ce sont ses premières expériences d'animation. A seize ans, elle fait ses premiers stages d'animatrice avec l'Organisation populaire des activités de loisirs (OPAL), organisme issu des APF syndicales (association populaire des familles). Elle animera ses premiers « points verts », des centres de loisirs sans hébergement organisés à la journée pour les enfants des cités. Elle continuera ensuite sa formation d'animatrice à l'UFCV. Du lycée et de son adolescence, elle n'a que de bons souvenirs, son bac littéraire, son engagement dans les activités d'animation.

24 janvier 1980. Zoubida attendait ses dix-huit ans avec impatience. Aujourd'hui tant de souvenirs la relient à cette période. Il était pour elle essentiel d'obtenir enfin cette majorité. Après le bac, elle tente la faculté de sociologie, mais n'y rencontre que des fils et des filles à papa et quitte la fac au bout du premier trimestre. Elle est embauchée comme animatrice au Centre social de son quartier. Des responsables du centre d'alors, elle conserve toujours un souvenir plein de respect.

1983. Aux Minguettes à Vénissieux près de Lyon, des jeunes beurs, comme la presse les appelle alors, se mettent en marche pour l'égalité et la dignité. Partis de Lyon, les marcheurs traversent toute la France sous la conduite du Père Delorme et du pasteur Costil. La marche arrivera à Strasbourg. Zoubida Naïli en a un souvenir magnifique, et surtout de la dernière étape à Paris. A Paris, que presque tous découvraient pour la première fois, des milliers de bus venant de toutes les régions de France (dont des dizaines venant de Strasbourg) confluaient vers la capitale. Un souvenir fantastique pour Zoubida qui avait 21 ans.

                           

1985, Strasbourg Ville en Couleurs. Pour cette exposition aussi, toutes les cités se sont mises en mouvement, chacune avec son projet et son activité, les uns produisant une exposition autour du pain dans les différentes cultures, les autres montant un petit spectacle... Zoubida sympathisera avec Leila et avec bien d'autres filles venant de tous les quartiers de la ville. Une identité strasbourgeoise, diverse et colorée, se construit dans l'action. Un an plus tard, c'est Mille feuilles en couleurs qui mobilise les associations des quartiers autour du livre et de la lecture.

Pour Zoubida Naïli, le livre et la lecture sont des vecteurs essentiels pour l'intégration. « On ne devrait pas avoir à payer pour aller à la bibliothèque municipale ». En tant qu'animatrice, elle milite pour démocratiser l'accès à la culture. Elle fonde une coordination des animateurs avec ses collègues des autres quartiers. Pour favoriser et faciliter la diffusion culturelle. Zoubida passe son DEFA, poursuit une formation d'un an à la gestion d'une entreprise culturelle avec l'OGACA. Seules quelques années passées à Colmar l'éloigneront un peu de sa ville de Strasbourg. De retour à Strasbourg, elle organise avec quelques amis (dont Marie-Nicole Rubio, aujourd'hui directrice du Furet, revue de la parentalité et de l'interculturalité) un Colloque sur la petite enfance. Zoubida a un sens profond de l'amitié et de la fidélité avec les proches, amis et famille. Avec Michel, alsacien dialectophone, qu'elle a connu en 1979, elle fonde une famille. Ils auront quatre enfants : Stephien, l'aîné, Sara qui, comme sa mère l'a été, est aujourd'hui formatrice à l'UFCV et prépare une Licence des Arts du spectacle, et puis les jumeaux, Antoine et Elisa, tous deux des accros du sport (surtout Antoine qui dans n'importe quelle discipline « après trois séances d'entraînement devient champion régional », dit de lui sa mère).

Le grand-père meurt en 1982, son épouse le suivra en juin 1986. De tous les évènements familiaux ou de la vie, Zoubida Naïli garde des traces écrites, des centaines de pages, pas vraiment un carnet intime, plutôt une sorte de carnet de route, qu'elle continue encore aujourd'hui, lorsqu'elle le peut, et qu'elle sortira peut-être un jour, lorsqu'il sera temps, pour témoigner. Zoubida est collectionneuse. Tous ses amis savent qu'elle collectionne les chameaux. Ils lui en ramènent du monde entier, de Tchéquie, de Russie, du Maghreb aussi bien sûr. Chez elle, il y en a partout et dans tous les matériaux, en poterie, en cristal, en broderie,... Il y en a des dizaines dans une valise au grenier. Chez elle, il y a aussi beaucoup de livres et beaucoup de disques et de CD de toutes les cultures, de Idir à Roger Siffer. Il y a surtout « Seppi, Fatima, Jo et les autres », un CD de Liselotte Hamm et de Jean-Marie Hummel, produit pour résister à la montée du Front national en Alsace.

                                        

                                  (Liselotte Hamm et Jean-Marie Hummel)

Les enfants ont baigné toute leur jeunesse dans cet univers multiculturel où l'on écoute des contes et des chants alsaciens en même temps que des contes et des chants venus d'ailleurs. Zoubida Naïli s'implique dans de nombreux projets associatifs : PasSages, créé pour une pédagogie de l'interculturalité, en réaction à cette progression du FN, puis l'Observatoire régional de l'intégration et de la ville (ORIV), créé pour offrir des ressources aux acteurs de l'intégration. Aujourd'hui PasSages, qu'un temps Zoubida a présidé, réalise chaque année en février une Fête des Cultures qui réunit 700 personnes, où chaque culture respecte l'autre, où chacun peut débattre en même temps que s'amuser. Pour la Fête des Cultures, Zoubida n'est pas allée à Villepinte, même si, dit-elle avec malice, « j'étais un peu là-bas puisque l'on pouvait me voir sur le fond d'écran, derrière Ségolène ». A l'ORIV, Zoubida s'intéresse particulièrement aux réflexions sur la participation des habitants, qui est une préoccupation permanente dans son activité professionnelle.

D'une friche à l'autre

Professionnellement, Zoubida a d'abord été embauchée comme chef de projet contractuel à Illkirch-Graffenstaden où elle a pu développer de nombreux projets avec la population et en particulier avec les jeunes, comme l'opération Jobs d'été ou l'action culturelle à l'Illiade. A l'unanimité du Conseil municipal, Front national inclus, il est décidé de passer son emploi à plein temps. Ce sera pour elle une étape vers un poste de chargée de mission « contrat de ville » à la Communauté urbaine de Strasbourg. Elle qui voulait s'orienter vers les métiers culturels trouve sa voie dans les métiers de la politique de la ville. Elle confirmera cette direction en réussissant le Master d'urbanisme, préparé une semaine par mois à Grenoble. Là encore, son sujet de mémoire s'intéressera à la participation des habitants qu'elle illustrera avec l'affaire de la Brasserie Adelshoffen. Elle montre comment d'une friche industrielle on peut faire une friche sociale, en reconstruisant un nouveau projet urbain tout en conservant la mémoire des lieux et des gens.

A trente ans, Zoubida Naïli a réintégré la nationalité française. Enfin, elle pourra voter ! A 39 ans, elle entre au Conseil municipal de sa ville de Bischheim (dans l'opposition). En 2002, elle célèbre son premier mariage en tant qu'élue, pour la fille de Richard, un « camarade » de toutes les luttes. Elle revêt l'écharpe tricolore avec une grande émotion. C'est une immense fierté pour elle. Chacun des actes symboliques qui marque son histoire citoyenne comme professionnelle est comme une façon de régler ses comptes avec sa propre histoire. Chaque étape est une place qu'elle prend et qui lui donne la force d'aller plus loin.

24 janvier 2006, date de son anniversaire. Quelques 120 militants socialistes sont réunis pour décider du profil des candidats aux futures législatives. Le débat fait rage, sérieux et ouvert. Beaucoup de militants souhaitent que des progrès soient faits vers plus de parité, vers plus de diversité, vers un renouvellement, vers plus de jeunesse, moins de Strasbourg et un peu plus de périphérie, vers des personnes enracinées dans le tissu associatif, avec un ancrage populaire, plutôt que des « parachutés ». Avec son sens de la synthèse, sans doute acquis par son activité professionnelle, Zoubida Naïli prend la parole et énonce un profil qui correspond à ce qu'attendent les militants et qui, dit-elle sans fausse modestie, « me ressemble beaucoup ». Sans l'avoir anticipé, sans l'avoir cherché, elle fait, selon les participants, un véritable discours de candidature, qui suscite des salves d'applaudissements.  

                    

                        (Zoubida Naïli, photo J.L. Hess, 2007)                                           

Zoubida n'a adhéré au PS qu'en 2001, après avoir depuis longtemps gravité autour comme personnalité civile d'ouverture (comme l'on dit), lorsqu'elle a compris que c'était la seule façon d'agir efficacement et de peser vraiment. « Les partis politiques, c'est tout de même la base de la démocratie, même si on peut dire beaucoup sur leur fonctionnement... ». Et la voilà donc propulsée sur le devant de la scène, attirant toutes les sympathies, sauf celles de quelques « éléphants » pas spontanément prêts à laisser la place. En tant que femme, constate-t-elle encore aujourd'hui, il faut être deux fois plus compétente que les hommes pour être reconnue. Mais elle a la force d'y aller - « quand il est temps, il faut y aller », il y a du Ségolène dans ses propos - et sa candidature sera une candidature de combat. Elle est retenue le 1er juillet 2006 par les instances fédérales.

Zoubida Naïli refuse de se laisser enfermer dans les questions d'intégration. Elle est là pour prouver qu'il n'y a pas d'espaces réservés. Sa campagne est forcément participative. Elle se considère comme quelqu'un qui fédère les énergies, rassemble les compétences, met en acte des aspirations, des souhaits d'avenir, des désirs, oui, plutôt qu'un espoir, mot à connotation peut-être un peu trop religieuse. Actuellement, elle cherche les mots qui doivent faire mouche dans sa campagne. Sa permanence, inaugurée de façon très conviviale le 17 février 2007, est en ébullition. Le discours et les propositions se construisent collectivement en utilisant des techniques utilisées en formation - action. Elle agit un peu comme lorsqu'elle était animatrice culturelle, mais à un autre niveau, consciente de ses responsabilités. Lorsqu'elle a lancé sa campagne, elle a eu des témoignages de sympathie qui l'ont profondément touchée, comme celui d'Ali, un ami franco-turc, qui lui a écrit : « Mon cœur est avec le tien ». Elle a côtoyé Ali dans les centres socio-culturels, il l'a « initiée » aux contes de Nasreddin Hodja. Ils étaient aussi ensemble à la CRIPI (la Commission régionale pour l'intégration des populations immigrées). Lui comme d'autres, Richard bien sûr, Jean-Marie, Robert,... sont là pour l'inauguration. Ils croient en Zoubida pour le 17 juin. Même ses adversaires la regardent avec une particulière attention.

Devenirs

Zoubida Naïli me reçoit chez elle, dans sa maison de la Rue Nationale, qui fait face au cimetière israélite. La synagogue et le temple protestant ne sont pas très loin. A deux pas, les musulmans prient pour la prière du vendredi dans la cour d'une maison à colombages (c'est, dit-on, la mosquée la plus ancienne d'Alsace). Sur la place au bout de la rue voisinent un snack döner, une pizzeria döner et un magasin de kilims. Le quartier est multiculturel. Des enfants tapent la balle avec un jeune garçon assis sur une chaise roulante. Le quartier est solidaire. Un couple alsacien se promène : lui se met à uriner contre le mur d'une maison, elle enceinte au neuvième mois me demande une cigarette. Le quartier est très populaire. Zoubida est enracinée dans le quartier. C'est là qu'elle vit. C'est là qu'elle agit. C'est là qu'elle s'engage pour « devenir », non pas pour elle, mais pour tous. Son journal de campagne s'appelle « Devenirs », au pluriel, en souvenir d'un autre magazine « Devenir » qui était le journal du Conseil consultatif des étrangers à Strasbourg, que la municipalité de droite a rayé d'un simple coup de gomme en arrivant aux affaires en 2001. Mais, dit Zoubida, « on ne nous enlèvera pas notre mémoire collective ».

                                                                             Guy Didier, le 23 février 2007

Lien: le blog de Zoubida Naïli

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