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08-02-2007

En novembre 2005, Clémence R., alias Cléo, le petit nom que lui a donné Jean, son mari, était opérée à cœur ouvert. Les jours qui ont précédé l'opération, tous ses souvenirs se bousculaient dans sa tête, de 1941, son premier souvenir lorsqu'elle avait trois ans, à aujourd'hui. Il y avait tant à raconter, à transmettre à ses deux enfants, à ses cinq petits-enfants. Elle regrettait de ne pas les avoir écrits quelque part, pour que Maud, Adrian, Johann, Clamenç et Romane reçoivent cette mémoire et la transmettent plus tard à leurs propres enfants. Aujourd'hui, grand-mère (elle ne veut pas que l'on dise mamie) veut parler. Elle, « la fille de la Polak et du communiste », comme disaient les gens, descendante de "gueules noires", va se raconter à cœur ouvert. Elle est si généreuse !

Le péché originel

Menie était très belle. A Saint-Etienne, on l'appelait la Dame du Panassa, du nom d'un quartier de la ville. Elle était corsetière. Elle plaisait à tous les hommes du faubourg. C'est ainsi qu'elle, la couturière, fille de mineur, est tombée enceinte du fils du pharmacien.

Mais celui-ci n'a jamais reconnu l'enfant, Roger, le père de Cléo. Cette alliance illégitime entre une ouvrière et un notable n'était pas possible en 1915 à Saint-Etienne. Un Tardy ne pouvait pas épouser une Giry. C'était comme ça. Sans doute Roger portera-t-il toute sa vie ce fardeau d'être le fils d'une fille-mère. La Rosine, grand-mère de Roger, avait sa fierté. Elle allait tout faire pour que l'enfant de la honte grandisse comme un Giry. On allait taire la véritable paternité de l'enfant pour lui donner un père issu de la famille, un cousin homonyme.

 La Polak

Wanda, la mère de Cléo, venait de la colonie des Homps à Cagnac-les-Mines. La colonie, le mot a vraiment tout son sens. On dirait peut-être aujourd'hui la communauté. Il y avait la colonie des Italiens et il y avait la colonie des Polonais.

Chacune avait son curé, son instituteur. Les Polonais allaient à l'école polonaise. Les Italiens vivaient avec des Italiens. Parfois des croisements se faisaient, mais jamais avec des Français. Wanda ne savait ni lire ni écrire, contrairement à ses parents qui avaient été propriétaires fermiers (et gendarme) à Jaworzno, en Silésie, pays minier, avant d'émigrer vers la France.

                                   
Elle avait 7 ans à l'arrivée en France. A 10 ans, elle a commencé à travailler chez un jardinier. Ses frères, à cet âge, triaient le charbon à la surface et descendaient au fond à 12 ans. A 18 ans, la jeune fille est allée faire les vendanges. C'est là que s'est joué son destin.

La carpe et le lapin

 « Mon père était un foutraque » raconte Cléo. A douze ans, Roger jouait du violon comme un Dieu. Il y exprimait sa tristesse. On l'a retrouvé un jour en pleurs sur le caveau de Rosine. A dix-sept ans, il s'engage dans la Marine. Le marin avait une âme d'artiste. En 1935 - 1936, il chantait au Capitole à Toulouse. « Je connais tous les airs d'opéra grâce à mon père ». Après moins de trois ans dans la Marine, en 1937, il déserte. « C'était un électron libre. Il n'a jamais supporté de recevoir des ordres ». Dés lors Roger va errer, dormir sur les plages, faire les vendanges. C'est là qu'il rencontre Wanda, la jeune Polonaise, comme lui fille de mineur et tout aussi écorchée vive. Et pourtant Cléo dit d'eux que « c'était l'union de la carpe et du lapin ». La jeune fille de 18 ans, qui ne parlait que le polonais, et le jeune marin déserteur de 22 ans se marièrent, sans l'accord de leurs parents. Un Français ne pouvait pas épouser une Polak. Un Giry ne pouvait pas épouser une Noworyta. Une Noworyta ne pouvait pas épouser un jeune errant, qui plus est communiste. Ils eurent pourtant six enfants (trois garçons, trois filles), « six de trop ». Cléo est l'aînée d'entre eux.

La guerre

Cléo avait, selon ses termes, la passion de son père, même s'il avait tous les défauts de la terre. Il avait des doigts en or - il était capable de tout faire, même de souder du plomb et de l'alu - mais une tête de cochon. Il se disputait avec tous ses patrons au bout de quelques jours. Il était surtout extrêmement généreux : quand il aidait un paysan, il se faisait payer avec trois fromages et un litre de vin. « Ils sont plus pauvres que moi », disait-il, « je ne peux tout de même pas leur prendre de l'argent ! ». Cléo a aujourd'hui l'extrême générosité de son père, le cœur sur la main. Nul ne sait pourquoi du jour au lendemain, Roger est parti en 1943 avant de réapparaître en 1945. Résistance ? Travail forcé ? La mère de Cléo devait s'occuper seule de ses quatre enfants (les deux derniers n'étaient pas encore nés). Elle partait faire des ménages et laissait les petits aux soins de l'aînée, Cléo, qui avait six-sept ans à peine. Cléo avait la consigne quand elle entendait la sirène de mettre les petits dans le landau et de fuir dans la forêt. Longtemps après, quand Cléo entendait des avions, elle allait se jeter dans les fossés. La mère rentrait le soir, chargée du charbon qu'elle avait « volé » sur le carreau de la mine pour que la famille puisse se chauffer ou de pommes de terre pour qu'elle puisse manger. Un soir, se souvient Cléo, sa mère lui dit : « Chut ! Papa est revenu. Il dort ». Un des plus beaux jours de sa vie. Pendant deux ans, les enfants avaient prié tous les soirs avec leur mère : « Mon Dieu, faites que papa revienne ! ».

Le temps perdu

Pendant ces années terribles, la famille a plusieurs fois pris la direction du Sud vers la France libre, revenant toujours au berceau familial à Saint-Etienne. A la maison, il ne fallait pas parler polonais, peut-être par peur d'une rafle. On savait qu'il y avait des rafles d'enfants dans les familles juives ou communistes ou étrangères. Ce n'est qu'après la guerre que Cléo a enfin pu commencer l'école, à huit ans jusqu'à l'âge de quatorze ans. Une Assistante sociale l'a inscrite pour un séjour de quelques semaines en Suisse, ses premières vacances, son meilleur souvenir d'enfance. Son père l'a emmenée à Saint-Germain-Laval (Loire) où il désirait maintenant s'installer. La petite fille restait seule à l'hôtel quand elle n'était pas à l'école. L'enfant travaillait autant qu'elle pouvait, cherchant à « rattraper le temps perdu ». Au certificat d'études, elle a été la première du canton. Mais pour les gens, « j'étais l'enfant de la Polak et du communiste » et personne n'a fait le moindre effort pour elle. Les enseignants étaient sans pitié à l'époque. Le directeur d'école dit à l'enfant : « Là où la chèvre est attachée, il faut qu'elle broute ». Le revoyant quelques années plus tard, elle a pu prendre sa revanche : « vous voyez, la chèvre, elle a coupé sa corde ».

Saint-Germain-Laval

A Saint-Germain-Laval, il fallait toujours rester discret. « Le dimanche, on allait à la messe à 7 h pour ne pas se montrer ». La famille accueillait tous les errants. Toujours la générosité, le cœur ouvert. A 14 ans, l'adolescente rêvait d'entrer dans la haute couture. Comme il fallait travailler (« il n'y avait pas d'allocs en ce temps-là et les bourses étaient inaccessibles »), elle entre à l'usine en apprentissage comme canut dans la passementerie. Le travail, c'était neuf heures et demi par jour (du lundi au samedi midi) pour 30 francs par mois dans les années 50. « Au métier à tisser, on savait tout faire. Je saurais aujourd'hui encore refaire tous les gestes ». En hiver, il faisait très froid. Marguerite, la sœur cadette de Cléo, souffrait d'engelures. Les deux fillettes devaient tous les jours parcourir les rues de la ville mal équipées pour les rigueurs du climat. Hiver 54 : Marguerite souffrait tellement de ses engelures qu'elle ne pouvait plus marcher. Cléo frappe à L'étoile blanche, une épicerie - bazar inaccessible au budget de la famille, pour demander du secours.

                                     

Elle est restée très marquée par la générosité de l'épicier qui a accepté de faire crédit d'une paire d'une pantoufles. Après 11 ans dans l'usine de Saint-Germain, c'est la rencontre avec Jean au bal de l'Ecole Normale. « Lui a eu un parcours de vie pire que le mien. Je ne vous dis pas... ».

Jean

Jean était fonctionnaire à France Telecom. Cléo va quitter le travail pour suivre le mari à chaque mutation. Nancy : « une ville que j'ai adorée. J'ai été salariée d'une grande agence de communication, éducatrice dans un Institut médico-pédagogique, bénévole sur le quartier du Haut-du-Lièvre ». Lyon. Les Antilles. « Nous avons aux Antilles pu prendre du recul, mais on n'a jamais coupé les ponts avec la famille ». Jean a progressé dans l'entreprise. En passant les concours, il est devenu administrateur civil. « Moi, j'ai repris des études à 37 ans avec le CNED. Un examen spécial m'a permis d'entrer à Jussieu. J'allais un peu piocher dans toutes les disciplines des sciences humaines ». Deux enfants naissent. Dans toutes les villes où la famille arrivait, il fallait à chaque fois repartir à zéro.

L'intégration

« Ils sont votre épouvante et vous êtes leur crainte ». Jean me lit le discours en vers de Victor Hugo prononcé à l'Assemblée nationale en juin 1871 évoquant la peur que les bourgeois avaient des Communards. Ce vers est le titre d'un roman de Thierry Jonquet (2006) parlant du rapport de la France « inclue » et de ses banlieues « exclues ». C'est le livre de chevet du couple de retraités. Domiciliés aujourd'hui à Cachan pour être proches des enfants et petits-enfants, ils parlent souvent de l'intégration. Ils ont vécu dans leur chair les évènements des banlieues en novembre 2005 et l'affaire du gymnase de Cachan en été 2006 à quelques hectomètres de chez eux. Et pourtant « l'intégration aujourd'hui est plus facile, il y a des aides sociales que nous n'avons pas connues ». Cléo et Jean ont des valeurs qu'ils veulent transmettre à leurs petits-enfants. Le sens de la famille est de celles-ci. Cléo pleure ses trois frères, décédés en quelques années. Elle regrette sa maison du Mont Pilat aujourd'hui revendue mais est contente d'avoir toute la famille proche d'eux en banlieue Sud de Paris.

Des racines et des bourgeons

Adrian, jeune sportif de douze ans, brille au football où il est défenseur et plus encore au tennis où il est offensif. Il n'aime pas perdre. Adrian est supporteur du Paris Saint-Germain, mais aussi un peu de Lyon. Son grand-père Jean est supporteur de Saint-Etienne. Il ne lui en veut pas. Adrian sait maintenant la force qu'il tient de ses racines, d'ici et d'ailleurs. Son cousin Clamenç, trois ans, porte le nom de sa grand-mère , « avec une cédillle », dit-il déjà, « parce qu'il n'y a pas d'e ». A Cachan, en ce 5 février 2007, les arbres bourgeonnent déjà en cet hiver décidément très doux. Rien à voir avec l'hiver 54 !
                                                                                       Guy Didier

Des lieux et des gens

Jaworzno est une ville minière de 100 000 habitants en Silésie (sud de la Pologne), entre Katowice et Cracovie. De cette ville et de cette région sont partis de nombreux mineurs de fond partis vers la France dans les années 1920, dont la famille Noworyta.
La Cité ouvrière des Homps à Cagnac-les-Mines (Tarn) a été construite pour accueillir les Polonais de la Société des Mines d'Albi à partir de 1920. Le dernier puits a été fermé en 1987. L'Association pour l'Histoire des Mines du Carmausis animée par d'anciens mineurs de fond est à l'origine du Musée - mine de Cagnac, ouvert au public aux Puits 1 et 2. A Carmaux, la Grande Découverte rend hommage à cette mémoire ouvrière.

Le quartier du Panassa à Saint-Etienne est un des plus anciens de la ville. Faubourg populaire, peuple de « forgeurs » et de mineurs, il a une identité forte que retrace l'exposition « Tarentaize (nom de sa rue principale) : enquête d'identité », présentée au Musée du Vieux Saint-Etienne. A voir en particulier la partie de l'exposition intitulée « Quartier ouvrier, quartier métissé » (1815 - 1930) où l'on retrouve le contexte évoqué ici dans ce portrait.

Saint-Germain-Laval et toute la région de Roanne constituent en région Rhône-Alpes un pôle historique de l'industrie textile en particulier pour les productions de qualité (travail de la soie, passementerie,...). Les premiers tisserands étaient des ouvriers - paysans mais la région a aussi attiré vers elle une importante main d'œuvre venue d'ailleurs (migrations interrégionale et internationale).

Sur les traces de Wanda : la vie des anciens mineurs de fond

A découvrir au Musée de Cagnac-les-Mines, lien : www.capdecouverte.com.

                       

                  (le puits de la Grillatié à Carmaux, source : www.karl.heupel.de)

Egalement, partout en France, la mémoire des mineurs (charbon, fer, argent, cuivre,...) dans les musées suivants (liste non exhaustive): Villars, Firminy et Saint-Etienne (Loire): le puits Couriot (www.travers-bancs.org); Petite-Rosselle (Moselle): le carreau Wendel; l'écomusée des mines de fer de Lorraine à Neufchef et Aumetz (Moselle); le carreau du Val de fer à Neuves-Maisons (Meurthe-et-Moselle); Anzin, Escaudain, Lewarde (centre historique minier, www.chm-lewarde.com), Denain, Rieulay (Nord); Auchel, Bruay-Labussière, Harnes, Marles, Noeux-les-Mines, Oignies (Pas-de-Calais); La Machine (Nièvre), Blanzy et Le Creusot, écomusée (Saône-et-Loire); la mine-témoin d'Alés (Gard); Decazeville et Aubin (Aveyron); Brassac-les-Mines (Puy-de-Dôme), Le Pradet, mine de cuivre (Var); Gréasque (Bouches-du-Rhône); Le Molay-Littry (Calvados); Faymoreau (Vendée); Ronchamp (Haute-Saône); la mine de cuivre de Cabrières (Hérault); les mines d'argent de Sainte-Marie-aux-Mines (Haut-Rhin) et de Melles (Deux-Sèvres); Trélazé et la mine bleue de La Gratelière à Noyant-la-Gravoyère (Maine-et-Loire); le Souterroscope des Ardoisières à Caumont-L'Eventé (Calvados); la Motte d'Aveillans (Isère)...

Sur les traces de Clémence : la mémoire des ouvrières du textile

A découvrir à Retournac (Haute-Loire), le Musée des Manufactures de Dentelle ou à Lyon, le Musée des tissus et des arts décoratifs. Egalement partout en France, la mémoire ouvrière au Musée textile de Haute-Alsace à Wesserling (Haut-Rhin), les musées du textile de Ventron (Vosges), Labastide-Rouairoux (Tarn), Lavelanet (Hautes-Alpes), Cholet (Maine-et-Loire), Fourmies (Nord),...

La mère en gueule

De tous temps, face à un destin qui se présentait comme inéluctable, face à une évolution qui pourrait paraître immuable, des gens simples se sont levés et ont pris en mains leur devenir. Ils ont contribué à construire une société un peu plus humaine. Aujourd'hui encore, plus que jamais leur engagement est plein d'enseignements. C'est pour valoriser l'histoire sociale du bassin minier de Blanzy (71) qu'a été créée l'association La mère en gueule.

 


 

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