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Özlem Öztürk. Difficile de faire plus turc comme nom. Et pourtant Özlem n'hésite pas à dire : « Je suis Vosgienne ». Comme son compagnon (elle dit « mon copain »), un Vosgien de Nancy, qu'elle a rencontré il y a trois ans, peu de temps après son arrivée en France. Özlem parle de la France bien mieux que toutes les Marie Dupont et elle a envie de faire aimer la France à tous les immigrés qu'elle a désormais en face d'elle en tant que formatrice linguistique auprès de l'Association pour l'enseignement et la formation des travailleurs immigrés et de leurs familles. Ankara Il y a peu de temps encore, Özlem, née à Tarsus, mais qui a grandi à Ankara, ne connaissait (presque) rien de la France. Elle était étudiante à l'Université de Haceteppe. Au lycée, elle avait fait des études bilingues en anglais mais également appris l'allemand. Elle était une jeune fille moderne d'Ankara. Elle est très sportive, a pratiqué le volley et beaucoup d'autres sports. La journée, elle était à la fac. Le soir, elle sortait dans les cafés de la ville, allait au cinéma, au théâtre, au club de sport comme la jeunesse parisienne ou la jeunesse de toutes les grandes villes du monde. Ses parents, le père originaire de Elazig, la mère d'Adana, ont une maison de vacances au bord de la Méditerranée, à Ayvalik, en face de Lesbos. Les Grecs de Lesbos peuvent venir librement à Ayvalik. Les Turcs ont besoin d'un visa pour aller à Lesbos. Cela la révolte.  Dans son métier d'aujourd'hui, elle découvre une réalité qu'elle ignorait. « Je découvre chez certains immigrés une Turquie que je ne connaissais pas à Ankara, que je croyais disparue depuis les années 60, c'est un choc culturel pour moi ». Depuis trois ans qu'elle vit en France, lorsqu'elle se présente aux gens, elle se fâche lorsqu'on lui parle de Midnight Express. Özlem se dit européenne comme toute la jeunesse étudiante turque, d'Istanbul ou d'Ankara. Paris 1999 Son premier voyage à l'étranger, c'est en France qu'Özlem le fait avec sa mère en 1999 à l'âge de 18 ans. Elle visitera Paris, retrouvera avec passion ce qu'elle avait lu dans les livres en dévorant Victor Hugo (« j'ai eu un coup de foudre pour Victor Hugo »), surtout Notre-Dame de Paris. Aujourd'hui encore, elle se passe en boucle la comédie musicale Notre-Dame de Paris. Elle ne lit que de la littérature française, (« ah non, je viens de relire Orhan Pamuk, mais en français !»), adore Molière, mais aussi Baudelaire, Eluard, Saint-Exupéry. Elle écoute Noir Désir, Bruno Pelletier (le Gringoire de Notre-Dame de Paris), Garou (Quasimodo). « Quand le vent m'emportera... ». Elle est très touchée par cette chanson, « parce que, moi aussi, le vent m'a emportée... vers la France ». En 1999, Özlem et sa mère sont accueillies à Paris par une connaissance qui travaille dans la mode avec Yves Saint-Laurent. Justement Özlem est passionnée de mode. Depuis sa plus tendre enfance, elle dessine des modèles « mais surtout des chaussures ». A dix-huit ans, son rêve était d'être créatrice de mode. « Quand j'étais petite fille, j'habillais les poupées Barbie ». Elle peint aussi... mais aujourd'hui, toutes ses œuvres sont restées à Ankara. Elle ne peint plus, par manque de temps, manque de matériel, changement de priorité, mais peut-être que ... à Noël, son copain lui a offert un chevalet. Quant à la mode, elle a (provisoirement ?) abandonné l'idée. Son amie l'a mise en garde. « La mode, c'est un univers impitoyable ». Paris, c'est la capitale de la mode et c'est aussi bien d'autres trésors que Özlem s'empresse de découvrir à chaque fois qu'elle peut y aller. Elle connaît par cœur le film Amélie Poulain. Mais elle s'éclate aussi sur les Louis de Funès. Nancy 2000 Son deuxième voyage sera pour les cours d'été à Nancy. Elle va aussi très vite aimer cette ville. Elle habite aujourd'hui au cœur de la Ville Vieille, en face du Musée Lorrain et du Palais ducal. Elle a ses habitudes au Chtimi, le bar à bières de la Place Saint-Epvre, là où on avait tourné Une femme française. Pour le troisième voyage qui allait être celui de son installation en France, elle débarque seule à l'aéroport de Strasbourg avec cinquante-cinq kilos de bagage. Ses parents sont pendant tout le trajet en communication depuis Ankara sur le téléphone portable. Özlem est fille unique. Son prénom veut dire : « celle qu'on attendait ». Ils ont tellement attendu une grossesse qui ne voulait jamais venir et qui ne s'est plus jamais produite après, malgré le renfort de tous les médicaments possibles. Et voilà que maintenant Özlem s'en va faire sa vie. « Mes parents sont », dit-elle, « ma seule liaison avec le pays ». Mais tout ce qui va suivre, les parents vont l'accepter, même l'accompagner, en envoyant de l'argent. « Je leur dois tout. Maintenant, c'est à moi de penser à eux ». Les débuts d'Özlem à Nancy ne sont pas faciles. Pour son premier logement, elle se fait exploiter. « J'avais réservé un logement depuis Ankara par internet. Je ne savais pas qu'il fallait faire un état des lieux en entrant. Quand j'ai quitté le logement, le propriétaire m'a fait payer une remise en état pour des dégradations qui étaient antérieures à mon arrivée. Ils arnaquent les étudiants étrangers ». La passion de la langue Özlem a un infini goût d'apprendre et de comprendre. Dans notre conversation, des expressions bien françaises se glissent fréquemment dans mes propos : « coup de pouce », elle note sur un papier, « battre de l'aile », elle renote, cherche un équivalent en turc, ne trouve pas, « déodatien » (habitant de Saint-Dié des Vosges, d'où est originaire son compagnon, ou plutôt d'un tout petit village à côté de Saint-Dié), elle n'a plus de papier, elle note sur sa main. Maintenant, elle dira peut-être : « Je suis déodatienne ». Elle apprend tout. Elle assimile. Elle « ingurgite ». Je lui dis. Elle ne connaît pas le mot. Elle n'a plus de place sur sa main. Elle l'écrit dans un coin de son cerveau. Elle écrira plus tard. Elle est passionnée de linguistique. Elle adore découvrir une langue dans ses profondeurs, avec l'univers culturel qui va autour, ses expressions, ses chansons... et puis surtout les gens qui la parlent, comment ils portent leur langue, comment ils l'habitent. Elle va adorer le français, la langue. Elle va adorer les Français, les gens. Elle a commencé à apprendre le français à 18 ans, en a 25 aujourd'hui (« bientôt 26 »), le parle couramment, sauf quelques expressions qu'elle découvre ainsi tous les jours, l'apprend aux immigrés (dont de nombreux Turcs mais pas seulement) qui arrivent en Lorraine. Elle a fait de la formation son métier, aimerait aussi proposer ses services en traduction et en interprétariat. Elle pense à l'édition : "ce serait bien de traduire des livres de cuisine, par exemple...". Le métier de formatrice Özlem a surtout un inlassable goût d'apprendre aux autres et de transmettre. Elle a fait son mémoire de didactique des langues étrangères sur les différences dans l'acquisition de la langue française selon le niveau des connaissances dans la langue d'origine. Elle a obtenu un 17/20 et ainsi son Master 2. Son stage pratique obligatoire, elle l'a effectué pendant six mois dans l'organisme où elle travaille aujourd'hui. Lorsqu'elle regarde un peu en arrière, elle voit le chemin parcouru en trois petites années. Elle est fière d'avoir franchi les obstacles les uns après les autres, certaine de ses compétences, et laisse derrière elle ses rêves de jeune fille pour se lancer totalement dans le métier de formatrice. Tous les matins désormais, Ôzlem retrouve avec plaisir ses groupes de stagiaires à Nancy, Lunéville, Pont-à-Mousson. Elle met en pratique les principes qu'elle préconisait dans son mémoire universitaire. Elle sait l'importance que peut avoir la prise en compte des facteurs sociaux et personnels pour l'apprentissage. Elle adapte sa pédagogie en fonction des niveaux de scolarisation des apprenants. Elle constitue ses groupes en conséquence. Pour elle, il ne peut y avoir d'apprentissage linguistique réussi sans la valorisation de ce que sont les personnes. Ils avaient avant d'arriver un bagage culturel. C'est en s'appuyant sur ces savoirs, ces savoir-faire, ces savoir-être qu'ils vont découvrir leur nouvel environnement et bientôt, le plus vite possible, trouver leur place dans la société française. C'est sa « méthode Assimil » à elle et elle a prouvé avec sa propre expérience combien c'était possible. Les stagiaires le savent. Ce qu'elle a fait, eux peuvent le faire. Ils boivent ses paroles sur ses lèvres. Ainsi ils apprennent... Les amis d'Özlem
Dans la vie d'Özlem, les amis comptent beaucoup. Ce sont celles et ceux qui ont accompagné ses premiers pas en France. Olivier, l'animateur des cours d'été lors de son premier séjour à Nancy. Ihsan, le journaliste, qui l'a beaucoup aidé dés son arrivée en 2003. Et puis, il y a Ecevit et Seval. Ils avaient fait leurs études à Ankara dans la même faculté qu'Özlem, avec les mêmes professeurs, mais quelques années plus tôt. Ils ne s'étaient pas connus. Ils se connaîtront à Nancy. Seval a réalisé son mémoire sur l'acquisition de l'autonomie chez les femmes immigrées par le permis de conduire. « Elles obtiennent le code en l'apprenant par cœur, sans avoir la moindre notion de français. Mais elles échouent à la conduite parce qu'elles ne comprennent pas ce que leur dit l'examinateur ». Seval et Özlem mènent souvent ensemble des réflexions pédagogiques. Les Vosges Les amis d'Özlem sont turcs (ses copines Mehtap et Seval) mais aussi français. Elle fera connaissance avec la famille de son copain Mallory, sa belle-famille vosgienne, avec beaucoup d'affection. Les parents de Mallory, lui carrier (contremaître) dans le grés des Vosges, elle dirigeante d'une entreprise familiale, ne connaissaient des Turcs et de la Turquie que les clichés éculés et plutôt négatifs véhiculés par les médias et l'opinion publique vosgienne. Quelle découverte ! La rencontre avec Özlem a été une heureuse surprise qui a bousculé totalement leurs représentations. Aujourd'hui, comme Mallory qui aimerait apprendre le turc, ils sont allés plusieurs fois en Turquie, à Ankara et ailleurs. Les familles se sont appréciées et estimées. Les uns et les autres se sont invités pour des séjours qui ont été d'excellents souvenirs partagés. Il y avait bien au début, chez Özlem, de petits étonnements lorsqu'elle allait dans la belle famille : « les parents et les enfants se font des bisous tous les soirs avant de se coucher et tous les matins en se levant, chez nous cela ne se fait pas ». Dans certaines familles, les enfants appellent les parents par leur prénom, « chez nous, c'est toujours baba et anne (papa et maman) ». Les parents de Mallory aiment Özlem comme leur fille. La jeune femme turque découvre avec plaisir la cuisine lorraine, la simplicité des relations chez les Vosgiens. Elle le dit et le répète : « Je suis Vosgienne. Ce n'est pas de l'intégration. Je suis assimilée ». Et pourtant elle s'invente son métissage. Par les mots. Dans son appartement nancéien, Özlem caresse son lapin angora. Elle lui souffle des mots doux de son invention, des mots « francöztürk » ou bien plutôt « francözlem » comme « vila vila » (voilà, voilà). Elle est « cosma », Özlem, ce qui en francözlem veut dire : elle est comme ça... Guy Didier, le 23 janvier 2007
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