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Samira Ben Gouider a des yeux d'un gris profond, de longs cheveux bruns ondulant sur des épaules tatouées d'un visage d'Indien, des pendentifs en laiton aux oreilles s'agitant délicatement à chaque mouvement et une pêche d'enfer. Elle a le teint clair des filles de l'Allier et une force intérieure venue d'ailleurs. Couleurs métisse.  Dans son appart' de ZUP, aux murs décorés d'affiches de Bob Marley, elle repense à son enfance à Digoin, à son terroir du Charollais et du Clunisois qu'elle aime tant, à son aventure de Saint-Gengoux le National, au prix qu'elle a payé pour le nom qu'elle porte. Une Arabe à la campagne. Arabe, vous avez dit Arabe ? Elle n'a d'arabité que le nom venant d'un père débarqué par hasard de sa Tunisie rurale profonde et resté par amour d'une paysanne des bords de Loire. Samira est née de ce couple mixte, réuni peut-être par une même ruralité. Elle se voit bien plus comme une fille du terroir venant de la France profonde. Mais voilà : son nom la poursuit comme une ombre. Où qu'elle aille, elle sera toujours une Arabe ! Pourtant Samira n'est pas celle que vous croyez. De son métissage, elle a fait un combat.  Le terroir Bob Marley, dreadlocké comme aux plus beaux jours de sa splendeur, la regarde de ses yeux enfumés. Samira se souvient de quelques moments de son enfance. La violence verbale de sa grand-mère maternelle à l'égard de son père. La petite fille qu'elle était devait avoir cinq ans tout au plus. Sans doute la famille paysanne de l'Allier n'a t-elle jamais accepté ce mariage « contre - culture ». Le père de Samira, qui cultivait des olives en Tunisie, était venu passer quelques jours avec son frère à Digoin, capitale de la céramique, en 1970. Il n'en est plus jamais reparti. Il n'est plus retourné en Tunisie avant douze longues années. La jeune ouvrière de l'usine de Digoin, fille de paysans, qu'il avait rencontrée lors de ses sorties nocturnes, allait le fixer pour toujours dans les HLM de la petite ville de Saône-et-Loire.où le couple réside toujours. Un autre frère est venu plus tard de Tunisie. Même scénario : il va épouser sa belle-sœur mais le mariage n'a pas tenu. Le couple formé par les parents de Samira, lui, va tenir. Trois enfants vont naître. Tous ont des prénoms arabes. Samira est l'aînée, née en 1972. « En deux ans, tout s'est joué » me dit-elle, consciente que là s'est scellé aussi son propre destin à elle. Le peuple « Notre histoire était celle d'Elise ou la vraie vie. Mon père s'est imposé avec le choix de nos prénoms. Ma mère nous a élevée comme des Français du terroir » (un mot qui revient souvent dans sa bouche). « Mais j'ai le nom et les emmerdes qui vont avec ». Samira, son frère et sa sœur, ne sont pas nés dans des berceaux dorés. Le père, presque analphabète, 23 ans en arrivant en France, puis 23 ans comme manutentionnaire dans la poterie industrielle, avant de finir chômeur puis Rmiste, puis invalide et enfin bientôt retraité en 2007. La mère, pas loin d'être analphabète elle aussi, sortie de l'école trop jeune, pour aller travailler. « A la maison, c'est moi qui ai toujours fait les papiers. En tant qu'aînée, je m'occupais de mon frère et de ma sœur mais je m'occupais aussi des parents. C'est peut-être de là que je tiens ma force intérieure. » La famille vivait de bric et de broc. « Mon père a toujours aimé faire la fête. Il sortait beaucoup. Il m'emmenait avec lui au café ». La petite bande Samira prépare un BEP comptabilité qu'elle réussit sans difficultés. A l'époque, les filles de milieu populaire, on les envoyait toutes vers cette impasse, comme celles des générations précédentes, on les envoyait à l'école ménagère. Puis ce sera un Bac commerce qu'elle ne passera jamais. « J'étais la cancre de la classe. En fait, cela ne m'intéressait pas du tout. C'est à ce moment là que j'ai eu l'amour de la littérature en lisant Guy de Maupassant . J'avais ma petite bande de filles, une Italienne, une Portugaise, une Turque, une Française, une Malgache. Toujours le mélange. On traînait entre nous. On se construisait toutes seules. Les jeunes de la ville qui sont restés sont tombés dans la délinquance. Moi, j'ai eu la force de partir. Ceux qui sont partis, comme ma petite bande, s'en sont sortis (relativement). Une fois sortis de Digoin, on s'est rendu compte que le monde respirait. Nous nous connaissons toujours. En fait, c'est plutôt moi qui suis le lien entre tous ». La force de partir  (un tableau de Samira Ben Gouider) Une enseignante s'aperçoit que Samira passe son temps à dessiner. Elle l'incitera à s'inscrire à l'Ecole des Arts graphiques de Rillieux-la-Pape. Pendant un an, elle suivra les cours avec le GRETA. La Mission locale lui obtient un hébergement d'urgence dans « le foyer SONACOTRA le plus pourri de France » à Caluire. « C'était un foyer mixte. Nous mangions dans des cuisines collectives. C'était le lieu de tous les dangers pour une jeune fille ». Elle retourne chez elle « chercher du taf ». Mais désormais, elle décidera de vivre de l'artisanat d'art : les bijoux. « J'adore les pierres semi-précieuses, l'améthyste,... ». Elle découvre aussi l'art du tatouage et décide d'en porter elle-même : un chaman Indien, symbole de sagesse, sur le bras, un papillon, symbole de liberté, une orchidée, symbole de beauté, sur la cheville. Aujourd'hui, elle assume ses tatouages. « Ils font partie de ce que je suis, de mon histoire ». Elle fréquente toujours des gens plus âgés qu'elle. « En fait, j'ai toujours été dans l'intergénérationnel ». Elle écoute alors les Doors. Samira frôle depuis si longtemps tous les dangers que la mystique morrisonienne (« Personne ne sortira d'ici vivant ») ne l'emportera pas plus que les autres risques de sa vie. Elle va adorer le reggae, se nourrir de Bob Marley. Elle part en stop avec une copine (« la copine portugaise ») pour faire les marchés et vendre ses colliers de perles, en Ardèche, au Festival des Arts de la rue d'Aurillac,... Elle crée des bijoux, s'inscrit à la Chambre des Métiers. Elle rencontre Les Mères Noël, des artisanes associées du Sud de la Saône-et-Loire. Elle se rend vite compte que sous le nom de Samira Ben Gouider, elle n'obtient pas les plaquettes professionnelles, les places sur les marchés de Noël ou dans les festivals. « J'ai vraiment pris conscience des discriminations. Même pas des discriminations, je dirais plutôt du racisme ». Dans l'urgence, elle prend le nom La Pierre d'Estérelle. Estérelle Estérelle, c'est son intuition géniale. Connaissez-vous Estérelle ? C'est une fée de la légende provençale, l'héroïne du poème mistralien Calendau, une jeune femme très belle qui fuit un mariage malheureux avec un Comte malfaisant pour finalement être libérée par un chevalier aux sentiments purs. Estérelle est un symbole de la liberté de la femme. Samira aime les fées. Estérelle sera sa fée. L'effet-miroir joue à plein dans cette représentation nouvelle que Samira donnera à présent d'elle-même. Estérelle est la fée qu'elle n'avait jamais eue, celle qui ne s'était pas penchée sur son berceau, celle qui désormais conduira sa vie. Sous le nom La Pierre d'Estérelle, elle deviendra une artisane d'art reconnue. Elle s'installe à Saint Gengoux le National, cité médiévale.  Elle convainc le maire d'organiser un festival. « Imaginez 250 personnes sur la place du village à écouter du reggae ». Des potes de Nevers font un spectacle de rue. Dans la gare de Chalon, elle rencontre Mamadou Sall et les Conteurs du Désert de Mauritanie (guides et conteurs) qui s'apprêtaient à prendre un train pour y dire des contes. Elle décide d'organiser avec eux des spectacles et animations. Mais le maire a pris peur en voyant les rastas dans le village. Couleurs métisse Aujourd'hui, Samira vit à Montceau-les-Mines. « C'est à 45 kms de chez moi, de Digoin. Je peux voir souvent la famille. Et puis, il n'y avait rien à Montceau en ce qui concerne l'interculturel. Alors, autant aller là où il n'y a rien ». Elle habite la ZUP. « Les HLM, ça me colle à la peau ». Elle écoute désormais Zebda. « Pour leur musique et pour le message qu'ils portent ». Elle a passé un Brevet d'Etat d'animateur (un BEATEP) pour continuer à mener des actions culturelles pour la diversité, le mélange, le métissage. Le temps d'un stage pratique pour le BEATEP, elle a organisé l'animation culturelle d'un Centre d'accueil de demandeurs d'asile (CADA) de sa ville de Digoin. Elle a créé une association : Couleurs métisse, pour lutter contre les discriminations, pour agir pour la diversité, pour créer des évènements. Elle a été repérée par une association interculturelle chalonnaise qui désormais l'emploie en tant qu'animatrice - médiatrice à Montceau où on lui laisse les coudées libres. Elle y cherche encore un peu sa place. Elle n'est qu'en contrat d'accompagnement vers l'emploi, mais voit ce contrat comme un tremplin, une nouvelle étape vers autre chose. Elle a été repérée aussi par le FASILD qui l'a désignée comme personne - qualifiée dans la Commission régionale de l'intégration et de la lutte contre les discriminations (CRILD) de Bourgogne. Mais le FASILD est devenu ACSE (Agence pour la cohésion sociale et l'égalité) et elle ne sait pas si elle y retrouvera à nouveau une fonction. Elle le voudrait bien, parce que « c'est important d'avoir une vision globale des choses, de pouvoir prendre du recul, de rencontrer des gens ».
Retour aux sources En février 2006, le père de Samira a emmené sa fille pour un retour aux sources, dans les montagnes qui surplombent Saouaf, là où il est né il y a soixante ans. Des paysages magnifiques mais un dépaysement total. Le père comme la fille vont vivre ce voyage comme un pélerinage. Lui retrouve sa dignité. Elle se trouve des racines et « la fierté qui va avec ». Peut-être en mai repartira t-elle à nouveau avec lui. Ce portrait est l'occasion pour la famille rassemblée pour le Nouvel An de se pencher sur son histoire. Samira échange avec sa mère sur ses propres origines sur lesquelles celle-ci a toujours été très discrète. Avec sa sœur Kheira, elles se disent qu'elles porteront désormais leur identité pleine et entière. « Pas question de rendre nos C.V. anonymes ». Samira veut écrire un livre qu'elle a commencé il y a quelques jours, juste avant Noël. Parce qu'elle veut témoigner. « C'est important de témoigner. La lutte contre les discriminations, c'est désormais vraiment mon combat. J'ai eu un parcours peu conformiste. Je veux raconter tout ça ». C'est ce qu'elle commence à faire aujourd'hui. Elle se regarde dans le miroir et voit tout ce qu'il y a derrière elle. D'autres peut-être se reconnaîtront. Elle sait qui elle est. « Je dégage un truc qui vient d'ailleurs ». C'est cette énergie qu'elle veut transmettre. Guy Didier, le 2 janvier 2007 |