- Aïcha, la clé des gens
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Aïcha, la clé des gens Convertir en PDF Version imprimable Suggérer par mail
20-01-2007

Lille, dans les années 80

A voir cette gamine et ses trois frères s'ébrouer dans les rues de la ville du Nord au coeur de l'été flamand, on aurait sans doute eu peine à imaginer que la petite famille venait d'Alger pour passer là comme chaque année les vacances d'été. Faïza, son prénom en Algérie - en France, on l'appelle Aïcha, son deuxième prénom - venait là pour rejoindre son père. Avec ses longs cheveux bruns et ses yeux noirs, elle respirait la liberté. Le père, enseignant d'arabe et passionné de linguistique, exerçant à Lille, aimait faire venir sa petite famille pour cette période de l'année. Il faut dire aussi que la mère est depuis toujours éprise de culture française et de la vie à la française.

Paris 2006, retournement de situation

Aujourd'hui, le père est à Alger et ce sont la mère et les enfants qui sont en Europe. C'est à Alger que le père vit sa retraite de proviseur. C'est à Paris que vit la mère, "gouvernante", pourrait-on dire, d'un vieux monsieur handicapé. Aïcha vit à Metz, un frère est en Allemagne, un autre en Angleterre, le troisième est tombé à 17 ans sous les balles du terrorisme algérien en 1994. La famille est éclatée.

Chez les Kébir, les parcours de vie sont tout sauf linéaires. On ne finit pas toujours sa vie avec qui on l'a commencée. C'est peut-être une fatalité. C'est presque une tradition, pas vraiment choisie, plutôt subie. La mère d'Aïcha n'aurait jamais imaginé que son mari lui témoignât si peu d'attention lorsque les ennuis de santé se multiplièrent. Aïcha elle-même, trente-trois ans aujourd'hui, n'aurait jamais imaginé que l'homme qu'elle avait épousé n'était pas celui qu'elle croyait. La séparation est proche.

Aïcha adulte n'a pas d'attachement particulier avec la ville de Lille qu'elle a connue enfant, pas plus qu'avec la ville de Metz où elle vit aujourd'hui. Trop froid. "Je suis une Africaine. J'aime le soleil", me dit-elle en ce jour de décembre où à Metz, il fait soleil mais deux petits degrés à peine au thermomètre. "Cet été, j'ai visité Cannes, et Monaco, grâce à des amies rencontrées par hasard. J'ai beaucoup aimé, mais il n'y a pas de travail dans cette région".

Metz, août 2005. Aïcha est arrivée comme une primo-arrivante, elle qui connaissait déjà tout de la France. Elle a signé le contrat d'accueil et d'intégration, comme tout le monde. Quelques mois plus tard, c'est elle qui animait la journée de formation civique pour les arrivants, s'aidant de ses compétences juridiques (le Certificat d'Aptitude à la Profession d'Avocat, diplôme algérien équivalent à un Masters), s'aidant sutout de son sens de la communication, de son amour des gens.

Metz, décembre 2006. Aïcha ne sait plus trop où elle en est. "Si c'était à refaire...". Elle attend un enfant, parce qu'à trente trois ans, c'est maintenant ou jamais. Elle est assistante d'un directeur d'école primaire (en "contrat d'avenir"). Elle fait l'intermédiaire entre tout le monde, le directeur, les enseignants, les parents. Comme partout elle noue des amitiés. Elle aime les gens. Mais elle attend mieux de la vie professionnelle.

Sahara, années 2000. Aïcha est plutôt heureuse de son sort. Deux mille euros par mois en Algérie, c'est plutôt bien, expatriée à 900 kms au Sud d'Alger, en plein Sahara, à exercer son métier de juriste au service de compagnies étrangères (AGIP, Hydraulic Well Control) qui exploitent la manne pétrolière.

                                  

Elle repense aux C.V. qu'elle distribuait à tour de bras, quand elle donnait leurs clés aux clients, lorsqu'elle était réceptionniste dans un grand hôtel algérois. C'est comme cela, "et en parlant", qu'elle avait réussi à se faire embaucher. Mais la solitude finit par être pesante "à la Base", même si les avantages sont intéressants, "les shampooings à l'eau minérale, les salles de sport, les billets d'avion offerts pour rentrer régulièrement à Alger,..." Lorsque la décision est prise de partir pour l'Europe, comme sa mère et ses frères, elle ne sait pas vraiment ce qui l'attend.

A Metz, ses vacations de formatrice, elle les réalise avec conviction, sérieux, avec la plus grande conscience professionnelle. Pour donner l'information la plus juste aux immigrés aux situations les plus diverses, elle court les administrations pour obtenir les renseignements les plus précis. Mais elle aime cela, elle respecte les gens, elle aime leur donner les clés qui leur permettront peut-être, en tout cas l'espère-t-elle, d'ouvrir les portes de l'intégration, elle n'aime pas que l'on ne se conforme pas au mode de fonctionnement de la société française. Aïcha n'a pas peur du combat. "J'ai passé ma vie à refaire ma vie". Mais maintenant, elle aimerait rencontrer celle ou celui qui lui proposera, aussi à elle, les clés de son insertion professionnelle en tant que juriste. En attendant, elle continue de diffuser son C.V. Elle met son portrait sur entre-gens. Parce qu'un contrat d'avenir, elle le sait, cela n'a pas d'avenir...

                                                                         Guy Didier, le 20 décembre 2006

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