- "On nous appelle les euros"
Entre-gens arrow Entre-gens arrow "On nous appelle les euros"
Menu Principal
Entre-gens
Qui sommes-nous ?
Index
revue de presse
La une de la pluralité
Coups de pouce
Talents à découvrir
Passions à partager
Migrants pleins d'allant
Mots pour maux
Vivre autrement
Récits de vie
Interculturel
Une ville, des talents
Initiatives citoyennes
Fenêtres sur le monde
La Lettre
Liens
Portail
Calendrier
Nous contacter
Statistiques
Entre nous
Sondages
Le portrait que vous avez préféré en 2007
  
Pour vous, la danse orientale c'est...
  
Le portrait que vous avez préféré en 2008
  
Vous aimez les rencontrer sur entre-gens. Vos préférences :
  
Populaire
Connexion
Nom d'utilisateur

Mot de passe

Se souvenir de moi
Perdu votre mot de passe ?
Pas encore de compte ? Enregistrez-vous
Syndication
"On nous appelle les euros" Convertir en PDF Version imprimable Suggérer par mail
17-12-2006

Mohammed Benchaabane, chargé de mission au Conseil général de Meurthe-et-Moselle, et Rahvia Tahardji ont recueilli 23 témoignages de « chibani », de vieux travailleurs immigrés, vivant leur retraite dans les foyers de l'agglomération nancéienne. Ils racontent « les sanglots (qui) se taisent sous le poids des croyances », ce quartier Saint-Nicolas où des hommes dignes, résistant aux sarcasmes, ont vu leurs rêves s'effilocher, sous le poids des ans et des souffrances.

 « Ma femme est le père de mes enfants »

H., 80 ans. En France depuis 50 ans. Cinquante ans de sueur à suivre le développement économique du pays. Années 50. La France avait besoin de construire des villes. Ce sera donc le Bâtiment. Années 60. Les villes généralisaient l'utilisation du gaz. Ce sera les Travaux Publics. Années 70. Les besoins énergétiques se tournaient vers le tout-électrique. Ce sera donc la construction de la centrale nucléaire de Cattenom. Années 80. Il est peut-être temps de penser à construire une famille. Huit enfants. Vingt petits-enfants. Tous au pays. H., 80 ans aujourd'hui, remercie sa femme. « Elle a été le père de mes enfants ».

Il partage désormais sa vie entre une chambre au Foyer Stauffer, plusieurs mois par an, « pour conserver ma retraite » et plusieurs mois au pays, « pour dormir auprès de ma femme ». H., 80 ans, repense au canal gelé lorsqu'il est arrivé, ne parvient pas à oublier le travail, la pelle, la pioche. H., 80 ans, souffre du diabète. Il craint de devenir fou, de finir à l'Hôpital psychiatrique à Laxou, celui-là même qu'il a construit quand il était encore jeune... dans les années 50.

 « L'oncle d'Amérique »

A Batna (Algérie) vit un vieil homme aveugle, père de dix enfants. Tous les mois depuis cinquante ans, il reçoit son argent de France qui lui permet de vivre, lui qui ne peut travailler, et de faire vivre la famille. Le vieil homme doit tout à son frère, installé à Nancy, quartier Saint-Nicolas. Saint-Nicolas, c'est le nom d'un bienfaiteur, qui fait des cadeaux aux enfants, vénéré par les gens de là-bas, les Lorrains. Sait-il, le vieil aveugle, que son bienfaiteur à lui a toute sa vie enduré les conditions de manœuvre, n'a jamais voulu être maçon, et quand il le pouvait, enseignait l'arabe et le Coran aux compatriotes, faisait le courrier des immigrés destiné à leurs familles d'origine ? Sait-il le vieil aveugle que son jeune frère, 81 ans aujourd'hui, n'a jamais pu en cinquante ans apprendre cette langue française qui pourtant lui serait si utile. Sait-il que si l'argent pouvait arriver régulièrement tous les mois, c'est parce que la matrone du quartier Saint-Nicolas, dont le bistrot accueillait tous ceux qui venaient du bled, faisaient bien souvent crédit ? « En Algérie, les immigrés, on les appelle les euros ». Le vieil aveugle n'a jamais rendu visite à son frère. Il ne sait pas qu'en  Lorraine, ce n'est pas l'Amérique.

                              
                  (photo Emmanuel Carcano -AIDDA, sur www.aidda.com)

« Je me souviens de tout »

Le 13 mars 1954. Quatre heures et demi de marche pour aller de l'aéroport à la gare Saint-Charles. Puis dix jours pour monter à Nancy en train, le temps de s'arrêter à Lyon, sans argent, pour trouver un ami qui l'aiderait pour aller plus loin. Arrivé à minuit à la gare de Nancy. Pourquoi Nancy ? C'est là que vivaient les gens du même village. R. se souvient. Le 11 juin 1996, liquidation judiciaire de l'entreprise après 32 ans de bons et loyaux services. Puis le chômage. Puis l'intérim. R. n'a pas oublié. Le 19 juin 1995, à une heure du matin, le pied qui enfle. C'est la goutte. Puis le diabète. R. s'en souvient comme si c'était hier. Le 6 octobre 2001, R. arrive au Foyer Barthou. R. se souvient de tout.

« A part ça, tout va bien »

Mohammed Benchaabane et Rahvia Tahardji ont ainsi recueilli 23 témoignages de « chibani », de vieux travailleurs immigrés, vivant leur retraite dans les foyers de l'agglomération nancéienne. Avec sa verve de militant humaniste, Mohammed raconte « les sanglots (qui) se taisent sous le poids des croyances ». Il invite à partager « les dattes qui sucrent le sel des bouches et s'ouvrent aux goûts d'hier ». Il tend sa main à ceux « dont les identités se sont effacées laissant place à l'immigration ». Avec son talent de poétesse et d'écrivaine de la douleur, Rahvia raconte la Rue des Sœurs Macaron, quartier général des arrivants, où une pioche dans la main, l'autre sur le cœur, des hommes dignes, résistant aux sarcasmes, ont vu leurs rêves s'effilocher, sous le poids des ans et des souffrances, physiques et morales. Arrière, bourreaux ! Ils restent fidèles à leurs origines, dussent-ils en payer le prix de leur vie. Leur seule récompense ? Le droit de mourir, dans le silence et le respect qui leur est dû.

Ma femme est le père de mes enfants.
Poésie et récits.
Ed. Conseil général de Meurthe-et-Moselle
4ème trimestre 2006

< Précédent   Suivant >
Designed by Dolmenhir - Dessiné par Dolmenhir - Powered by Mambo - Motorisé par Mambo - Get Firefox