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Les doigts de l'homme Version imprimable Suggérer par mail
12-08-2010

" Ce qui n'est pas donné ou partagé est perdu" (proverbe tsigane)

L'enfant manouche apprend la musique en regardant ses aînés. Il imite les gestes des musiciens de son entourage. Il reproduit des morceaux entendus sur les terrains. Il glane ainsi les éléments nécessaires à sa progression. Chez les Manouches, il n'y a pas une leçon 1 et une leçon 2. Il y a une imprégnation progressive dans l'imitation des anciens. L'enfant manouche commence par un rythme qu'il devra très vite maîtriser en recherchant d'emblée l'excellence. Pas de droit au balbutiement mais pas de jugement négatif non plus par son entourage. Tout, au contraire, est dans le regard affectueux du groupe. L'enfant mémorise très vite, va jouer devant tous, un, puis deux, puis trois morceaux et il est toujours possible de passer d'un groupe à un autre, car tous partagent le même corpus musical de référence.

         

Et au coeur de ce corpus, à ses racines, il y a Django, l'inoubliable.

L'enfant manouche progressera sans solfège, à l'oreille et par improvisation. Le jazz permet toutes les improvisations. La musique est un lien fort qui intègre l'enfant au groupe. La musique est présente au quotidien et bien sûr elle exprime toute sa force dans les fêtes de baptêmes, d'anniversaires, de mariages. Elle s'accompagne de la nourriture généreusement garnie et arrosée pour la foule des personnes présentes. Les orchestres peuvent alors jouer 48 heures sans relâche.

                        Bireli Lagrène, enfant 

La musique est la convivialité. Le musicien n'est jamais solitaire. La musique est là pour être partagée. La musique doit être "heimlig", terme germanique difficilement traduisible, familière et faisant la conscience du groupe. La "bonne musique" pour le Manouche est celle qui est appréciée de tous. Elle peut mêler habilement les genres: la tradition balkanique des czardas, la musette parisienne, le swing évidemment, la bossa-nova et le syncrétisme brésiliens, la chanson française, la musique classique romantique, tout cela adapté librement à la manière manouche. Quand la musique est bonne, peu importe que l'interprète soit manouche ou gadjo. La virtuosité n'a pas de frontière culturelle et elle est appréciée en tant que tel. Tout est alors possible tant que ce n'est pas ialo, impudique, vulgaire. Les Manouches apprécient traditionnellement les instruments qui permettent le voyage, ni pesants ni encombrants. Le goût pour l'improvisation est sans doute en partie lié à l'illettrisme et à l'absence de solfège. Mais cela n'explique pas tout. Si telle ou telle musique est appréciée unanimement par les Manouches; c'est qu'elle apparaît comme permanente, pérenne et qu'elle maintient la cohésion du groupe. Mais les musiciens manouches apprécient d'adresser leur musique "à l'extérieur". aux gadjé.

En 1966, il y avait en Alsace neuf groupes constitués de 24 musiciens manouches. Vingt ans plus tard, il y avait 17 groupes et une soixantaine de musiciens. En 1966, on faisait presque exclusivement la "manche" dans les restaurants allemands. Une génération plus tard, c'est dans les concerts que l'on s'exprime et on a besoin des gadjé pour faire tourner les groupes et manager les carrières. Les premiers gadjé qui accompagnent ce développement sont des militants asociatifs (l'APPONA en Alsace).

                                 

Aujourd'hui une nouvelle génération de musiciens manouches est née, ils sont jeunes. En 1986, la musique était une activité complémentaire aux métiers traditionnels: le commerce (antiquité, chine,..), l'artisanat, la ferraille, un apport souple et immédiat pour le budget familial. Aujourd'hui certains groupes sont devenus professionnels et les tournées peuvent être mondiales pour les plus grands. Les Manouches ont culturellement une grande faculté d'adaptation et certains ont trouvé leur place dans le monde de la musique avec ses festivals, ses sociétés de production, sa communication dans les médias. Mais il n'y a pas de vedettariat chez les Manouches où on estime autant un grand commerçant qu'un grand musicien. Un concert est plus une fête qu'un spectacle. Dans un concert réussi avec un bon public et de bons musiciens, les Manouches apprécient particulièrement de terminer par un "boeuf" improvisé  qui peut durer toute la nuit. Les professionnels dans leur majorité ne gagnent certes pas des cachets mirobolants mais les talents font leur notoriété et le public en demande. Le Manouche en musique est perfectionniste. Il cherchera sans cesse à s'améliorer. C'est aussi pour cela qu'ils durent. (d'après Musique et identité, la singularité et le rôle de la musique dans l'affirmation de l'identité des Manouches d'Alsace, par Marcel Daval et Pierre Hauger)

                          

 Bireli Lagrène est né à Soufflenheim en septembre 1966 dans une famille manouche et a grandi sur un terrain vague à l'écart du village, où son père avait définitivement stationné les vieilles caravanes de la famille. A l'âge de quatre ans, il prend la guitare de son père Fiso et apprend comme beaucoup d'enfants manouches, en imitant, en improvisant. Mais très vite, on voit que Bireli a du talent. A sept ans, il reproduit seul des morceaux entiers de Django. Il est repéré par le rachaï Marcel Daval et l'APPONA. En 1978, l'APPONA organise un festival à Strasbourg et Bireli, à peine âgé de 12 ans, fait un triomphe. Avec son frère Gaïti, il entame des tournées en Allemagne. En 1980 (il a 14 ans), il enregistre son premier disque Routes to Django et fait une tournée avec Stéphane Grapelli. Il est de plus en plus considéré comme un virtuose du jazz, à l'instar de son illustre prédécesseur, Django Reinhardt. Babik, le fils de Django, considère Bireli comme "le digne héritier de Django". L'horizon de Bireli s'ouvre. Il rencontre Larry Corriel. A 18 ans, il joue à Carnegie Hall à New-York. Bireli s'intéresse à la fusion, aux nouvelles expressions du jazz. On le retrouve aux côtés de John Mac Laughlin, de Paco de Lucia, d'Al Di Meola, de Jack Bruce et Ginger Baker... Bireli n'a encore que vingt ans. Les tournées se suivent, de l'Allemagne au Japon, au Brésil, à Montreux bien sûr, à Oslo où il reçoit le gadjo d'or. Bireli Lagrène maintenant compose. En 1994, il écrit une symphonie pour 38 musiciens et c'est tout naturellement à Strasbourg qu'il  la présente pour la première fois. Il chante même en interprétant Franck Sinatra dont il est un grand fan. En 2000, c'est la Nuit Tsigane en hommage à Stéphane Grapelli.

                      

En cet été 2010, nous retrouvons Bireli Lagrène au Festival de Marciac et quelques jours plus tard au Festival "Au grès du jazz" de La Petite-Pierre en Alsace, fidèle à ses sources, fidèle à ses racines.

A La Petite-Pierre, on retrouve aussi Mandino. Depuis trente ans, lui aussi lancé par le rachaï et l'APPONA. Mandino Reinhardt, enfant du Polygone à Strasbourg, est une figure incontournable du jazz manouche d'Alsace. Mandino perpétue la tradition, il a transmis la musique à de nombreux jeunes avec ses Ateliers Manouches d'Alsace. Mandino, le maître de la guitare, développe une pédagogie adaptée au milieu. Il a formé Franckie, Franco, Dino... Mandino a aussi de qui tenir: son grand-père jouait du violon, ses oncles avaient formé un groupe, son frère Sony avait appris la guitare avant lui. Chez le rachaï, l'aumonier des Manouches, Mandino a rencontré les neveux de Django. Il a alors décidé de faire aussi bien que lui. Aujourd'hui il a sorti une dizaine d'albums et il tourne dans le monde entier.

                                      

Depuis la création de l'école de musique du Polygone en 1978, Mandino Reinhardt a fait un chemin remarquable, aux côtés de Tchavolo Schmitt, de Dorado Schmitt, de Bireli Lagrène, de Marcel Loeffler, les anciens, mais aussi de Mintho Traber, Bambino Reinhardt, Franckie Reinhardt, Yorgui Loeffler, Dino Mersthein, Samson Schmitt, Enge Helmstetter, les plus jeunes. Tous ont une personnalité originale. Ils prolongent la longue tradition musicale manouche, poursuivant l'oeuvre de Django dont on commémore cette année le centenaire de la naissance.

Sur la scène du festival de jazz manouche de Salbris, en ce mois de juin 2010, les spectateurs ébahis ont pu découvrir pour la plupart Cyrille-Aimée  Daudel, tout droit débarquée de Manhattan. La "gitane de coeur" a enlevé ses chaussures, fait tourner sa robe, "devant un public intrigué par ce petit bout de femme de 25 ans, plutôt directe et nature. Sa voix caressante et puissante a fait le reste. Subjuguant un public à fleur de peau qui a reconnu là une pépite qui marquera cette 9ème édition." (la Nouvelle République, 6 juin 2010)

                         

Cyrille-Aimée, la voix rare du jazz manouche, a ému, a titré le journal. La Française expatriée aux USA raconte modestement la magie de cette rencontre. "Je découvre mais j'adore l'improvisation qui ressert le lien avec les guitares. Petite, j'adorais ainsi "jamer" (faire un boeuf, improviser tous ensemble, ndlr) avec les Manouches. Mes parents me l'interdisaient. Je sautais par la fenêtre..." Elle a appris tous les morceaux de Django. Elle a grandi à Samois-sur-Seine, où était la maison de Django. Il y avait toujours des centaines de Manouches venus leur rendre hommage. A 13 ans, quand elle faisait le mur, elle est devenue amie avec un garçon manouche. Elle lui a appris à lire. Il lui a appris la guitare. Elle a appris "Nuage": dés qu'elle l'écoute, elle se revoit marcher dans la rue. En ce mois de juin, Cyrille-Aimée était en vacances en France. Les Manouches ont adoré son improvisation chantée. "Je ne me considère pas comme une chanteuse", dit-elle, "mais comme une musicienne".

Histoire de rencontres. C'est à cela que nous vous invitons cet été, comme à notre habitude, pendant que le gouvernement crèe une commission pour criminaliser les gens du voyage (les Manouches disent plutôt "les voyageurs") et pour les expulser de leurs terrains (les Manouches sont en France depuis le 15ème siècle !), les expulser de leur culture, écraser tout ce qui fait tache dans la modernité assimilatrice. Mais longtemps encore, la culture manouche vivra...

GD, le 12 août 2010

Nous empruntons le titre de cet article au groupe de "jazz manouche" Les doigts de l'homme

"Les Tsiganes pour les nuls": Les Manouches forment avec les Roms et les Gitans l'une des trois grandes branches du peuple tsigane (Romani Cel), dont les historiens rappellent une origine lointaine (au premier millénaire de notre ère) en Inde du Nord. Les Manouches ont une longue présence dans le bassin rhénan (d'où le nom à consonance germanique pour de nombreuses familles), en France (depuis le 15ème siècle) et en Italie du Nord. Les Gitans ont plutôt circulé en Espagne et en France du Sud. Quant aux Roms, c'est dans toute l'Europe de l'Est qu'ils circulent ou ont été sédentarisés depuis des siècles. Pour tous, la sédentarisation a généralement signifié un appauvrissement économique et souvent culturel, entraînant une "quart-mondisation" avec les populations les plus déshéritées. L'appellation "gens du voyage" est purement administrative et pas dans le vocabulare tsigane, où on se dit plutôt "Voyageurs" par opposition à sédentaires ou paysans (gadjé en romanès, gadjo au masculin singulier, gadji au féminin singulier).

Sitographie:

Les biographies des principaux musiciens manouches sont sur Django Station : http://www.djangostation.com/-Concert-.html

Article de presse : Marciac célèbre le jazz du voyage (La dépêche, 11 août 2010)

Le site de Mandino: http://www.mandinoreinhardt.com/mandino_presentation.html

Le Festival de jazz de La Petite-Pierre, du 6 au 15 août 2010

                               

 HOMMAGE AU GRAND DJANGO REINHARDT

Pleure, pleure, ô Django. Sur ta guitare, ô grand Reinhardt, là-haut, là-haut au paradis, tes doigts ont égrené avec peine les notes d'un Requiem, pour l'un de tes frères, l'un des Rroms, des Gitans, des Manouches, des Tziganes, qui ont des siècles durant, porté sur les rivages d'Europe, le savoir, la sagesse, le pouvoir, l'allégresse, de l'Inde, de la Grèce, Al-Kymia, Gyptos antique,

Pleure, pleure, ô Django. Sur cette noble terre de France, que tu as parcourue et aimée, tes frères ne sont plus acceptés, l'heure des pogroms de nouveau a sonné.

Pleure, pleure, ô Django. Vos caravanes s'étirant vers la bouche du grand fleuve fécond et puissant, aux Saintes Maries viennent fêter la Vierge Noire des opprimés, des exclus, des errants, peuple consacré, éternels exilés.

Pleure, pleure, ô Django. Dans cette France qui fut asile, mère nourricière et protectrice, tes frères sont persécutés, pour avoir osé défié la modernité.

Pleure, pleure ô Django. Cette terre des grands saints, des poètes et musiciens, des mystiques illuminés, des philosophes éclairés, cette terre vous a renié.

Pleure, pleure, ô Django. Ô vous compagnons du voyage unis dans l'éternelle quête de l'absolu et du sacré, vous seuls savez vous montrer dignes du poète le destin étoilé. Vous seuls savez écouter au souffle du vent l'appel du soir sous les hautes futaies des profondes et antiques forêts, âme des druides, sages mystiques, qui vous chuchote en secret le chemin qui vous est tracé: sous le ciel haut clouté d'étoiles vous seuls savez mettre les voiles.

Pleure, pleure, ô Django. Vous seuls encore suivez la trace de nos ancêtres millénaires, guidés par les astres la lumière vers une destination première. Entre vos mains, trésor, sommeille la mémoire de nos aïeux qui dormaient et dansaient sous les cieux à l'écoute des astres et des dieux.

Pleure, pleure, ô Django. Vous seuls savez encore faire trembler sur l'air la note qui dans l'âme l'appelle éveil de la route et de ses merveilles.

Pleure, pleure, ô Django. Vous les gens du voyage sans fin sur cette terre avez tracé des chemins semés de sanctuaires à la Grande Mère nourricière, à Maia, Isis, Marie, Sarah, vous êtes vous consacrés, déesse d'amour riche et féconde, son sein généreux abonde, mais sa survie est menacée, des hommes dont la cupidité éventre, viole en impunité.

Pleure, pleure, ô Django. Vous appartenez à la terre, fils du vent, de la lumière, que vos chants et dansent vénèrent, plainte de l'homme menacé.

Pleure, pleure, ô Django. Quand tes frères n'auront plus de pain, de chants semés sur le chemin, quand ils seront incarcérés au béton armé des cités, quand ils n'auront plus accès aux sentiers des migrations de l'âme humaine pérégrinations et reflet de son destin, alors s'éteindra l'histoire, se voilera à  jamais la face de la lune occultée, qui règne sur vents et marées, la face de la Vierge Noire, la face de Sarah la Belle, servante et souveraine, gardienne de tous les secrets enfouis dans l'âme humaine.

 Aurore de Saint-Jean, Paris, le 22 juillet 2010 (pour La voix des Rroms)

 

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