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"Tout pays a une histoire. Tout homme a des racines. Nul ne procède de rien. Notre passé colle à la peau comme la terre glaise à nos chaussures. Notre présent est relié à un autrefois par un lien caché, obscur et ténu, sorte de cordon ombilical fait de peines, de souffrances, de visages, de lieux, d'objets, de déplacements, d'ëtres chers ou rejetés, d'expériences accumulées, de révoltes ou de résignation, de souvenirs ou d'amour". C'est par ces mots que le Centre Francophonie de Bourgogne introduisait son ouvrage "Mémoires d'émigrés". Les tranches de vie relatées par les propres mots des gens se déroulaient dans le bassin d'accueil du Creusot et de Montceau-les-Mines. Dans le même esprit et avec la même intelligence du coeur, pas très loin de là, c'est aujourd'hui l'Open-Café de Chalon-sur-Saône qui nous invite à de nouvelles rencontres. Les portraits qui suivent ont été présentés dans une exposition organisée par l'association. Ces Chalonnaises et Chalonnais font la diversité et la qualité de la ville, de leur ville. Alice Alice est en France depuis mai 1965. Elle avait une dizaine d'années lorsqu'elle et sa famille ont rejoint son père qui vivait à Toulouse depuis deux ans. La petite famille avait fait le trajet en train contrairement au père de famille, qui lui avait fait le même chemin à pied. Alice raconte que son père est arrivé en décembre 1962 « pour gagner plus d'argent, parce qu'au Portugal, il était fermier.» Il y a quarante ans de cela, « les immigrés portugais venaient en France avec une idée bien précise à l'époque, c'était gagner de l'argent et repartir dans leur pays.» Après avoir passé quelques années à Toulouse, la famille a rejoint un oncle qui habitait du côté de Vitteaux (21), pour ensuite déménager à Dijon. Alice poursuit sa scolarité à Dijon où elle décroche son BEP de coiffure qu'elle mettra en pratique pendant 15 ans. En 1973, elle rencontre son mari, un immigré portugais. Après la mort de ses parents en 1975, elle fait le choix, avec son mari, d'aller vivre près de sa sœur et son frère à Chalon-sur-Saône. En venant à Chalon-sur-Saône, Alice cherchait la chaleur et la solidarité familiale connues chez les familles portugaises. Son frère tenait une boulangerie-pâtisserie à la Colombière où elle a travaillé pendant quelques années. Alice dit ne pas avoir eu de problème d'intégration.Elle se rappelle qu'à leur arrivée, les enfants de leur âge leur faisaient juste quelques réflexions, « des petits problèmes comme tous les gosses mais c'est tout ! » dit-elle. Pour elle, l'immigration enrichit chacune des parties : « La France apporte aux étrangers et les étrangers apportent à la France aussi » ajoute-t-elle. Bien qu'elle se sente pleinement chez elle en France, parfois elle se dit : « Moi je suis déracinée. Parce que je suis française et je suis portugaise ». Quand elle se trouve dans l'un des deux pays, l'autre lui manque. Alice ajoute qu'elle ressent « plus souvent le racisme au Portugal qu'en France. » Mère de deux fils, elle a tenu à leur enseigner la langue portugaise et les a encouragés à faire de leur passion leur métier ; l'art culinaire pour l'un et la musique pour l'autre. Auteur, compositeur, interprète, le fils d'Alice est le chanteur principal de la comédie musicale « Les 10 commandements ». La réussite de ses enfants est une source de fierté pour Alice. Lydia « Je suis de langue mère espagnole, de langue père italienne et de langue terre française. » nous dit Lydia pour se présenter. Lydia M., l'aînée d'une fratrie de 3 enfants, est née en France de mère espagnole et de père italien. Bien qu'à la maison on ne parlait que le français, elle parle aussi l'espagnol et l'italien qu'elle a appris à l'école ou en vacances dans les pays respectifs de ses parents. L'apprentissage de ces trois langues lui a apporté la culture de ces pays. Son père a quitté l'Italie pour d'abord vivre en Suisse alémanique, puis sur l'invitation de son ami argentin, d'origine italienne, il s'installe à Chalon-sur-Saône où il rencontre sa future femme, d'origine espagnole. Durant son enfance, elle passait ses vacances en Espagne ou en Italie. Elle garde particulièrement un doux souvenir de ses vacances passées en Italie car ce pays représente pour elle les vacances en famille dans le village natal de son père. Elle n'y subissait pas de jugement par rapport à ses origines contrairement au reste de l'année où Lydia était sujette aux réflexions et moqueries de la part de ses camarades. Après le bac, Lydia décide de partir pendant 9 mois à Londres en tant que fille au pair pour poursuivre ses études afin de devenir interprète. La semaine, elle y suit des cours de langue dans une école anglaise et passe ses dimanches avec ses compatriotes italiens. En octobre 1990, elle rencontre Rosario, un Sicilien, qui deviendra son mari en 1998. Lydia souhaite compléter ses études d'interprétariat. Le couple décide alors de s'installer à Milan, en Italie, où la famille de Rosario pouvait les accueillir le temps de trouver un logement et du travail. Installé à Milan depuis 13 ans, le père de Lydia lui demande de revenir en France afin de l'aider dans la gestion de son bar-restaurant-discothèque. Bien que pas très enthousiaste pour revenir vivre en France de prime abord, aujourd'hui, elle est très « contente d'être ici » et a beaucoup d'amis. Lydia vit mieux sa « deuxième approche de la France que la première. » Pour exprimer sa pensée concernant l'immigration, Lydia cite une phrase de Kennedy : « Il ne faut pas se demander ce qu'un pays peut faire pour toi, mais ce que tu peux faire pour ce pays ». « Parce que c'est toi qui fais la grandeur d'un pays, ce n'est pas le pays qui fait ta grandeur » ajoute-t-elle. Selon elle, l'intégration passe par l'apprentissage de la langue car c'est à travers « la langue qu'on va comprendre un peuple... et le respect des règles du pays » d'accueil. Elle cite Londres en exemple où les gens n'attachent pas d'importance aux différences ethniques.« Les langues ne peuvent qu'ouvrir aux autres cultures. » Mr Z. Arrivé en France en 1971 à Marseille puis à Chalon-sur-Saône, il atterrit au foyer Sonacotra où il réside jusqu'à aujourd'hui. M. Z. est venu pour des raisons économiques, pour travailler. Il a travaillé à l'usine de poulets, puis à l'usine de sucrerie ensuite dans les entreprises de travaux publics Terrad, les agences d'intérim... Durant cette période, il faisait des allers-retours entre son pays d'origine, l'Algérie, et la France, son pays d'accueil, car toute sa famille est restée au pays. Mr Z. a eu 8 enfants d'une première épouse. A l'âge de 58 ans, il se retrouve veuf avec 8 enfants à élever seul. Il décide alors de se remarier pour ne pas laisser ses enfants seuls au pays. Avec sa seconde épouse il a eu 4 autres enfants. Il travaillait beaucoup pour subvenir aux besoins de sa famille restée au pays en leur envoyant chaque mois une somme d'argent pour qu'ils puissent vivre dignement. Résidant au foyer Sonacotra, Mr Z. était très apprécié par l'ensemble des résidents par sa disponibilité et son dynamisme au sein du foyer. Il était le représentant des résidents et s'occupait de la cafétéria, organisait des manifestations avec l'aide d'autres résidents. D'ailleurs, il a choisi de continuer à vivre au foyer Sonacotra, actuellement Adoma, avec sa femme car il s'y sent bien. Au départ, Mr Z. avait fait le choix de ne pas amener sa femme et ses enfants en France car il avait le mythe du retour toujours présent dans son esprit. Au fil des années, à la suite d'un parcours difficile dû à la pénibilité du travail, la santé de Mr Z. nécessitait la présence d'une tierce personne pour prendre soin de lui, il fit venir sa femme auprès de lui dans le cadre d'un regroupement familial. Actuellement à la retraite, quand on lui demande pourquoi il ne retourne pas dans son pays natal, il nous répond qu'il se sent bien en France, qu'il continue encore à soutenir financièrement la famille en Algérie ; mais aussi il nous confie qu'en partant définitivement en Algérie, il verra sa retraite diminuer d'une part, et d'autre part, ayant cotisé à la Caisse d'Assurance Maladie toute sa vie professionnelle en France, il se retrouverait en Algérie sans aucune couverture maladie. Mr Z. nous dit avoir bien vécu son immigration car il était entouré de personnes de son origine ainsi que des amis d'autres cultures. Radia Radia S. est arrivée en France en 1970 à l'âge de 25 ans, dans le cadre d'un regroupement familial, avec ses deux enfants âgés de 5 ans et 18 mois. Son mari était déjà installé en France depuis un an, travaillant dans une entreprise dans son domaine de compétences (mécanicien d'engins agricoles). Radia a fait des études d'infirmière dans son pays, chose qui n'était pas gagnée d'avance car son père s'opposait, à l'époque, à la poursuite de ses études secondaires. Après avoir obtenu son diplôme, elle travailla dans un hôpital en Tunisie. Maîtrisant le français, elle n'a pas eu de difficulté a trouvé un emploi en France. En décembre 1970, elle est recrutée pour un poste d'aide soignante au sein de la clinique du Château à Paray-le-Monial en service de nuit. Bien que le poste soit inférieur à sa qualification, elle a bien vécu cette expérience d'autant qu'elle a su gagner la confiance de ses employeurs durant 35 ans de service. Son poste de nuit permettait à Radia, tout en travaillant, de s'occuper de ses trois enfants en leur inculquant une éducation respectueuse des valeurs des deux pays. En 198...., son mari perd son emploi. Le couple décide alors de vendre leur maison pour ouvrir un restaurant et créer l'emploi du père et des deux fils de la famille. En parallèle de son travail à la clinique, Radia aide son mari quotidiennement dans la tenue de leur restaurant. Tout au long de sa vie, Radia a su démontrer à sa famille, et notamment à ses fils, la valeur du travail et le plaisir de récolter le fruit de son labeur. Entourée de voisins français, dans le petit village charollais, grâce à son tempérament enthousiaste et chaleureux, Radia réussit à créer des liens amicaux avec ses voisins ; et ceci malgré une appréhension concernant leur mode de vie à leur arrivée. Elle nous explique aussi que grâce à la solidarité et les liens qu'elle a tissés avec eux, ainsi que son implication dans les fêtes organisées dans son quartier, elle a pu concilier vie de famille et vie professionnelle. Dans le souci de ne pas oublier ses origines, Radia impliquait sa famille à tous les événements organisés par la communauté tunisienne. Une fois par mois, ils se rencontraient dans le cadre d'une association pour échanger et organiser des fêtes et soirées. Cette femme déterminée a su préserver et transmettre des valeurs sûres à ses enfants et continue avec la même conviction avec ses petits-enfants. Bien qu'en retraite actuellement, Radia continue d'avoir une vie active en aidant sa fille qui tient un magasin à Chalon-sur-Saône. Mohamed B. En 1941, âgé de dix-sept ans et demi, Mr Mohamed B. ment sur son âge pour s'engager volontairement dans l'armée française et aller combattre les Allemands, avec plusieurs amis, son frère et son cousin. La première motivation de cet engagement faisait suite à un discours de De Gaulle qui, dans un discours prononcé à Beyrouth, appelait les hommes de l'Empire colonial à combattre l'envahisseur allemand en promettant, à l'issue de la Guerre, l'Indépendance. Il est incorporé au sein de la 2e troupe de Tirailleurs du 1er bataillon de Mostaganem. En 1944, il embarque pour l'Italie. Il fait partie de la deuxième ligne offensive qui débarque à Naples. Il remonte ensuite la botte, participe à la bataille de Monte Cassino. Il se souvient de ce paysage où l'on ne trouvait rien d'autre que des mines et des casemates. Il continua ensuite vers Sienne pour faire demi-tour et participer à la contre-attaque générale puis rentrer par bateau en Algérie. Lors de la Bataille du Doubs, il est gravement blessé et envoyé à l'hôpital militaire de Dijon où la commission de santé décide de l'envoyer à l'hôpital de Bordeaux. On le transfère ensuite à Toulouse où aucun lit n'est disponible. Il est alors renvoyé vers Biarritz où il passe sa convalescence dans un hôtel réquisitionné par l'armée, au bord de l'océan. Le 5 mai 1945, on l'envoie à Marseille afin d'être rapatrié vers l'Algérie. En juin 1945, il est embarqué vers Oran. Après trois mois de permission, il passera devant la commission de réforme qui le déclare "invalide" et le rend à la vie civile. En 1952, il quitte l'Algérie en tant que "travailleur immigré" et s'installe au Creusot avec plusieurs amis. Ils vivent dans des baraquements insalubres où les hommes doivent se percher sur leurs lits pour échapper aux rats et dormir tranquilles. La vie est très rude dans ces baraques. Les hommes y sont répartis par nationalité et les différentes communautés ne communiquent pas entre elles. En effet, la plupart des travailleurs présents ne parlent que leur langue maternelle, quels que soient leurs pays d'origine. Durant la Seconde Guerre Mondiale, on les appelait les hommes "d'Afrique du Nord", dénomination dont il était très fier. Aujourd'hui, on les appelle les "Maghrébins". A son sens, cette dénomination ne veut rien dire. En 2001, Mohamed B. a choisi de faire venir sa femme auprès de lui par le biais d'un regroupement familial pour rompre avec sa solitude. Très attaché à la France, il mène sa vie à Chalon-sur-Saône et continue à rendre visite à sa famille en Algérie. Francesco Francesco est né le 6 janvier 1952 au Portugal. Il est issu d'une famille pauvre et dit : « ce n'est pas de ma faute d'être né dans une famille d'un pays pauvre. » Il est venu en France en 1967 dans le but d'avoir un meilleur avenir. Alors âgé de 18 ans, plusieurs raisons le poussent à quitter son pays, notamment la guerre contre l'Angola et le Mozambique, guerre à laquelle il ne voulait pas prendre part. et en France il est considéré comme un étranger. « Un immigré mérite une médaille car quitter sa famille, ses amis, sa terre, ses voisins, c'est courageux » nous dit-il. Francesco explique la douloureuse expérience de sa vie d'immigré quand il a du enterrer un copain dans une fosse commune, faute de moyens. Durant ces années loin de son pays natal, Francesco a été marqué par la perte de son père, ses tantes et sa sœur. Francesco n'a pas que des souvenirs négatifs de sa vie passée en France, il y a fondé une famille, a appris le français grâce aux copains et a créé sa propre entreprise de nettoyage à Dijon. Il revend son entreprise pour se lancer dans le domaine du textile. Cette dernière affaire fut très prospère, il a ouvert 11 magasins un peu partout en France, construit sa maison ici et au Portugal. Francesco s'attriste d'être considéré comme un étranger au Portugal, dans son propre pays. Il nous explique que son intégration en France a été très difficile car les patrons le regardaient « de travers et avaient peur ». Il dit : « Ce n'est pas simple de plaire à tout le monde. Quand on fait une prise de sang on a le même sang ! ». Déterminé à réussir sa vie, Francesco a travaillé très dur tout au long de sa vie pour que sa femme et ses deux garçons ne manquent de rien. Bien qu'il ait réussi à concrétiser ses projets, il reste toujours nostalgique de son pays natal, le Portugal. Il nous dit : « La France c'est mon pays, le Portugal c'est ma patrie. » Il retourne régulièrement au Portugal pour rendre visite à sa mère qui a 91ans et à sa famille. Pour parler de l'immigration, Francesco souligne qu'il ne se considère pas comme étranger en France car il fait partie des pays latins comme l'Espagne, l'Italie, le Portugal. « On est des romains » dit-il. Giuseppe Giuseppe est né au Sud de l'Italie en 1947. Il est arrivé en France à l'âge de 10 ans et demi en juillet 1957. Non francophone, il intègre le cours préparatoire pour apprendre le français et la deuxième année il est placé en CM1. Par manque de travail, le père de famille vient en France et sa famille le rejoint un mois plus tard. Les M. résidaient à l'époque dans un petit village. Un facteur facilitera leur intégration, remarque Giuseppe. 10 ans après sa venue en France, Giuseppe retourne en Italie. Il revoit sa grand-mère 16 ans après. En effet, la famille avait déjà fait un premier exil en Sardaigne lorsqu'il avait 4 ans. Fatigué de travailler la terre avec une simple pioche, il quitte sa terre pour trouver un meilleur avenir et décide d'immigrer vers les pays du nord notamment la France. Il devient « un homme libre, un homme sans courbette, un homme respecté sans baisemain » nous confie-t-il. Giuseppe nous explique que son père « a adopté tout de suite la France » qui lui a permis d'avoir un salaire, une situation stable, structurée et une vie meilleure. Quant à sa mère, elle s'est aussi appropriée le mode de vie français ainsi que la cuisine française. Seul bémol, elle n'a jamais pu s'habituer au climat froid de la France. Elle n'a jamais revu ses parents depuis l'âge de 24 ans. Giuseppe « quitte la Sardaigne avec une étrange allégresse » en se disant qu'il va aller dans un autre pays qui va lui donner quelque chose de mieux. « C'était l'Eldorado, l'Amérique comme on dit ! » A 14 ans il obtient son CAP soudure et commence à travailler dans une petite entreprise locale pour ensuite intégrer l'usine Schneider au Creusot. Il rencontre sa future femme, d'origine polonaise, au bal à Montceau-les-Mines, avec qui il aura une fille. Sa fille est mariée avec un Portugais. Il retourne en Italie plusieurs fois pour des raisons professionnelles et a même l'opportunité d'y rester travailler, il ne l'a pas souhaité pensant qu'il n'avait plus sa place dans ce pays. Aujourd'hui, Giuseppe se considère « français dans sa citoyenneté » ; quand on lui demande si l'Italie lui manque, il nous répond : « Ce n'est pas l'Italie qui me manque mais ce sont mes racines... c'est mon corps qui le demande. » Pour finir, Giuseppe conseille aux jeunes générations de « considérer l'autre comme soi-même. » Hasan Hasan K. est né en Turquie et vit en France depuis 30 ans. Il est venu rejoindre son père déjà installé en France depuis 1973. En 1980, le père décide de faire venir sa famille dans le cadre du regroupement familial. Hasan a alors 10 ans et est l'aîné de la famille. A son arrivée, l'intégration a été difficile pour lui car chaque mot non compris était interprété comme une moquerie, ce qui pouvait générer des tensions, des malentendus avec ses camarades. Etant non francophone, il a intégré l'école ouverte à Chalon-sur-Saône pour apprendre le français le matin et rejoignait l'après-midi ses camarades pour le reste des autres matières. Une brillante scolarité le mène à un diplôme d'ingénieur électronique informatique alors que son père voyait en lui la relève dans le domaine du bâtiment. Le père, travaillant dur, n'a pas eu la possibilité d'apprendre le français, Hasan devait « apprendre deux fois plus vite que les autres » afin d'accompagner et de servir d'interprète pour ses parents dans leurs démarches administratives. Sa position d'aîné le « condamnait à réussir et à être un exemple pour les autres ». Malgré son diplôme en poche, Hasan n'arrive pas à trouver un emploi dans son domaine. Par le biais d'un subterfuge sur son prénom sur son curriculum vitae, il décroche un emploi à la hauteur de ses qualifications et travaille dans la même entreprise pendant 10 ans. Souhaitant être son propre patron, il décide alors de créer son entreprise d'informatique. Aujourd'hui il est à la tête de 3 magasins et emploie 5 salariés. Hasan précise que même en étant chef d'entreprise, son nom à consonance étrangère et ses origines lui portent préjudice dans le monde des affaires. Hasan a fait la démarche « d'une naturalisation française par volonté ». Pour lui « l'intégration passe en faisant partie de la société, en allant au cinéma, en écoutant la musique française. » Il est partisan d'une philosophie « d'aller vers l'autre, il faut les connaître avant de les juger ». « Nos valeurs à nous sont les mêmes, elles sont universelles » ajoute-t-il. Pour une meilleure intégration, Hasan invite les immigrés « à participer et à faire participer à des soirées thématiques pour des fêtes des différentes cultures ». Père de 3 garçons, aujourd'hui, Hasan transmet sa double culture à ses enfants afin de leur assurer un avenir prospère. Lokman Dans les années 70, Lokman K. travaillait à Istanbul en tant qu'ouvrier. Au même moment la France avait besoin de main d'œuvre pour reconstruire le pays détruit par la seconde guerre mondiale. Mr K. était déjà inscrit au bureau de main d'œuvre de son pays pour travailler à l'étranger. Il a été choisi, en compagnie d'une dizaine de personnes, pour une première mission à Orange. Arrivé seul en France en 1974, en laissant sa famille derrière lui, Lokman fait partie de la dernière vague des recrutés immigrés dans les pays étrangers. Ne parlant pas français, des cours d'apprentissage de la langue furent mis en place par l'employeur tous les jeudis matins. Il s'y est rendu pendant six mois, mais la pénibilité et la surcharge du travail ne permettaient pas à Lokman de dégager du temps pour continuer les cours. Il continua, malgré cela, à apprendre le français sur les chantiers par l'intermédiaire de ses collègues et ensuite grâce à ses enfants. Après sa mission à Orange, une proposition de prolonger la durée de son contrat fut faite par son patron pour effectuer une autre mission à Marseille puis à Avignon où il a participé à la construction d'une centrale nucléaire. En 1978, il reçoit la proposition d'effectuer d'autres missions en Saône-et-Loire : construction des immeubles de la ZAC, les immeubles de la Colombière, la poste de Saint- Rémy ainsi que l'hôpital et le collège de Tournus. Lokman K. atterrit à Chalon-sur-Saône et s'installe alors au foyer Sonacotra. Durant toutes ces années, il avait « l'esprit au pays ». En 1980 il décide de faire venir sa femme et ses trois enfants alors âgés de 10 ans, 6 ans et 3 mois, dans le cadre d'un regroupement familial comme la loi l'y autorisait. Avec sa famille, il a habité au quartier du Stade durant plus d'une quinzaine d'années. Aidé de ses fils, il a construit une maison à Saint Loup de Varennes où il vit avec sa famille, entouré de ses enfants et petits-enfants. Bien que le projet de départ de Lokman était de travailler quelques années, ici en France, dans l'objectif de réunir suffisamment d'argent pour ensuite retourner au pays, le cours de la vie a changé le projet initial et le mythe du retour s'est peu à peu éloigné. En effet les enfants ont grandi et ont été scolarisés ici. Le papa comme les enfants se sont adaptés et ont construit leur vie en France. Le père est très heureux du parcours de chacun de ses enfants et particulièrement de constater « qu'ils sont allés plus loin » que lui. Il a repoussé son retour jusqu'à sa retraite. Partagé entre ses deux pays, il continue, aujourd'hui, de faire des allers-retours entre son pays natal et son pays d'accueil. Yousef Yousef M. est né au Maroc (dans un village entre Er Rachidia et Ouarzazate). A partir de ses 15 ans, il a commencé à travailler avec son père en tant qu'agriculteur. Il a quitté le Maroc par bateau de Casablanca pour Marseille. Il est arrivé en France en 1964 à Valenciennes dans le Nord. Il rejoint son cousin qui lui a trouvé un contrat de travail dans cette ville. A l'époque la France était en demande de main d'œuvre. En arrivant en France, Yousef ne parlait pas français, c'est grâce en partie à ses collègues français qu'il a pu apprendre à parler la langue. Yousef a multiplié les emplois tantôt dans le bâtiment tantôt en usine jusqu'à son déménagement à Saint-Etienne où il a travaillé pendant plusieurs années dans une usine de pièces détachées. Sérieux et travailleur, Il était apprécié par ses employeurs et ses collègues. Il nous dit : « j'ai toujours travaillé pour moi, mes parents et mes enfants» . Arrivé à Chalon-sur-Saône, il a travaillé dans les travaux publics et a participé à la construction des chaussées de toute la région allant de Besançon jusqu'à Mâcon. Pendant plusieurs années, il a été logé dans des baraquements sans chauffage ni lumière où il partageait une chambre avec 4 autres personnes. Il nous confie qu'il était très difficile de mener une vie seul tout en travaillant et assurant les tâches ménagères du quotidien, Alors il prend la décision de faire venir son épouse auprès de lui. Actuellement à la retraite, Yousef M. profite de sa vie avec sa femme et son petit-fils, venus les rejoindre, pour veiller sur eux. A 80 ans, il se sent français, chalonnais, sans avoir le besoin de passer par une naturalisation administrative. En effet il a vécu plus longtemps ici qu'au Maroc. Il est « content de vivre en France » nous dit-il, après 44 ans de vie passés sur le sol français, où il a tissé des liens d'amitié et de fraternité avec son voisinage et son entourage. Il ne s'est jamais senti étranger à ce pays. Il continue à passer ses vacances chaque année dans son village natal, au Maroc. _________________________________________ Tous ces témoignages ont été collectés par l'équipe de l'Open-Café, 28 rue Pierre Vaux à Chalon-sur-Saône, avec les élèves du Collège Jacques Prévert. Les portraits ont fait l'objet d'une exposition présentée en début d'année 2010 à la Galerie du Châtelet à Chalon puis dans différents établissements scolaires de la ville. |