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Douze ans, douze ans déjà. En juin 1998, Gül Ilbay profitait des douceurs de l'été pour flâner avec ses amies dans les rues de Metz et s'attabler avec elles dans l'un de leurs cafés préférés. Celui-ci s'appelait à l'époque « Au Vieux Metz », rue Mazelle. Elles étaient venues là pour écouter Malika, leur amie chanteuse. Et c'est là qu'il se trouvait, lui aussi.  Lui aussi était venu pour Malika. Ce lieu était vraiment exigu pour autant de monde. Dans le brouhaha, on n'entendait que le cliquetis des verres que les buveurs vidaient au fur et à mesure que la nuit avançait. Les présentations sont faites pendant le café-concert. Il dit qu'il s'appelait Will. Gül Ilbay raconte... " Will était à l'image de cet «Indien» stéréotypé que nous avons tous à l'esprit, sorti tout droit de l'album de photos d'Edward Curtis, ou d'un western, à quelques détails près : il était habillé tout en noir. Avec une veste noire en cuir, un pantalon en jean noir, des lunettes noires qui cachaient son regard, il avait l'air « plutôt moderne » ! N'empêche, il était grand, sportif et avait la tête d'un « vrai indien » avec ses longs cheveux noirs, un nez aquilin, un teint mat... Il a attiré mon attention non seulement par son aspect presque irréel mais aussi parce qu'il avait dit qu'il était musicien, compositeur et interprète à la recherche de concerts. Nous avons tout naturellement échangé nos numéros de téléphone afin de reprendre contact en septembre. Je partais pour la Turquie pour tout l'été, et, lui à Marseille où il semblait vivre.  J'ai aussitôt pensé qu'on pouvait organiser « un concert » mais un concert seulement, par l'intermédiaire d'une de mes multiples activités associatives. A mon retour de Turquie, j'ai repris contact comme prévu avec une personne qui se disait son agent artistique. Ce ne fut pas difficile de trouver des dates car, avant l'artiste, « l'Indien » a toujours intéressé les gens. Ses qualités artistiques m'ont aidée ensuite à décrocher deux dates immédiatement, à l'Espace Gérard Philipe à Jarny. J'ai l'habitude d'accueillir et d'héberger des personnes proches ou moins proches. Je suis loin de mon pays. Les amis (es) et les membres de ma famille ne viennent pas me rendre visite pour une ou deux heures. Ils restent plusieurs jours voire plusieurs semaines. Dans le cadre des activités associatives, héberger une personne aide beaucoup, soulage les dépenses de l'association. Il était donc tout à fait normal que l'on accueille Will quelques jours : le temps d'arriver, de donner son concert et de repartir. Mais, j'étais loin d'imaginer que j'allais être entraînée dans une péripétie, durant seize mois, qui allait ébranler mes habitudes, ma vie quotidienne, familiale et professionnelle et qui allait me transformer en agent artistique, en infirmière, en accompagnatrice en me mettant dans une situation incongrue.  Quelle ne fut pas ma stupéfaction lorsque je l'ai retrouvé à la gare de Metz en train de débarquer avec toutes ses affaires ! Je suis restée sans voix, en désarroi ! Il a fallu deux voitures bien pleines pour transporter tout son matériel dans la petite chambre d'ami, qui devint son ultime refuge..." Dans une écriture délicate et passionnée, Gül Ilbay raconte dans le livre Une vie brûlée ces seize mois qu'elle va partager avec l'Indien Omaha, sa musique inspirée par les Esprits du vent, sa poésie rimbaldienne, une vie à s'abandonner, l'alcool, sa maladie, sa mort. Le livre est paru en juin 2010, aux Editions A ta Turquie. Il comprend le portrait touchant de Will - de son adoption par la famille Knapp, des Américains de lointaine origine allemande, à sa mort à Metz en 1999, rongé par la maladie - et le recueil de poésie - une soixantaine de poèmes inédits, traduits de l'américain par l'ethnologue Sophie Gergaud, qui depuis 1997 sillonne les terres indiennes avec sa caméra.  Préface du livre "Une vie brûlée" par Guy Didier (Entre-gens) : "Qu'est-ce-que la vie ? « C'est l'éclat d'une luciole dans la nuit ». C'est le gazouillis des mésanges dans le jardin au printemps. C'est le souffle léger d'une brise d'été dans les arbres. C'est cette lueur complice dans les yeux de la femme qu'on aime. Will a vécu. Il aimait tellement la nuit qu'il s'y est perdu à vouloir suivre toutes les lucioles qui suspendaient leurs ailes aux zincs des cafés branchés. Il s'est perdu comme un oiseau tombé du nid qu'un vieux matou sadique se plaît à saccager. Will ne riait pas quand la nature pleurait. Will aimait les femmes et les femmes l'ont aimé. Gül a le nom de la rose : « Belle rose elle est libre Comme un petit bout de saule ». Will est arrivé en solitaire dans la ville métisse où Paul Verlaine connut ses premiers émois : « ...il bruit un murmure charmant Le premier oui qui sort des lèvres bien-aimées ». Metz, dit-on, est une patrie accidentelle mais on peut s'en éprendre. Le troubadour oublié portait avec lui tous ses bagages comme un nomade suivant son destin, au gré du vent et des rencontres. Il n'est pas arrivé à Metz, il a « débarqué », dit Gül. Il n'a quitté Metz que pour disparaître, rongé par une maladie qui faisait partie de lui. Un oiseau perdu ne peut vivre en dehors du nid.  Gül Ilbay et Sophie Gergaud Will a brûlé sa vie. Oui, et alors ? Qu'est-ce-que la vie pour un Omaha ? La nature ne nous appartient pas, c'est nous qui lui appartenons. Qu'est-ce -que la vie pour un Indien coupé de ses racines ? « C'est un orphelin sans pays Qui profite simplement de chaque porte entrebâillée ». Will Wagonburner était « un mutant de la survivance ». Gül Ilbay fut pour les derniers mois de sa vie un clin d'œil, un sourire, un parfum et, plus prosaïquement... une infirmière, une interprète, une confidente, une amie, une femme, une rose, une muse. Gül est l'amie des poètes et des musiciens. Sa vie à elle est une traversée au cœur des paysages humains. Elle n'a jamais été du côté des bourreaux, elle n'a jamais été dans le troupeau. Elle est née à Kars, mais c'était déjà et pour elle aussi une patrie accidentelle. Elle a grandi à Gaziantep, mais c'était une ville chargée de tragédie. Puis elle a vu Ankara : « Vois, Ankara ! La fleur dont les rues se parent ». Elle est aujourd'hui messine. « Dans ce petit café de Metz près de la rivière Dans ce café où tout le monde se rend », elle a croisé le musicien indien et n'a plus jamais quitté ses traces. Will laisse peu de traces, il aimait brouiller les pistes comme le loup dans la forêt, mais Gül danse avec les loups, et Will a demandé à Gül de faire vivre sa mémoire.  "C'est grâce aux Amérindiens que Obama a pu gagner l'Etat de Montana" Sophie Gergaud Je voudrais dire à Gül Ilbay mes remerciements d'avoir depuis plus de dix ans eu l'amitié de partager avec moi le récit de son aventure avec Will, puis de m'avoir fait lire, au fil des avancées de la narration, cette histoire hors du commun. Gül sait ma passion pour les gens, les histoires de vie, pour les hommes et les femmes qui font de leur vie des œuvres d'art, pour les mots qui gardent fertile la mémoire. Elle m'a donc confié son texte et je lui en sais gré. Elle m'a fait l'honneur de me demander d'ouvrir son propos et je le fais de bon cœur au nom d'une amitié, dans le respect pour ses combats, en hommage à Will. J'ai eu la chance moi aussi de croiser le chemin de cet homme. Son authenticité m'a frappé. Poète, musicien, artiste, il faisait tout dans l'excès. L'art est l'expression de l'excès. Will a goûté à tous les excès, mais d'abord à l'excès d'amour. Il est mort un jour de décembre, un jour d'excès. Le jour de sa mort, le ciel s'est fâché soudainement, excès de vent, tempête. Ce jour-là, j'ai vu des sapins de plusieurs dizaines de mètres vaciller, se courber, avant de s'effondrer. Will nous a quittés, dernière envolée de son destin. Mais ce n'était pas encore la fin de l'aventure, le Grand Esprit n'avait pas encore dit son dernier mot... En partant, l'oiseau perdu a enfin trouvé la vie, puisqu'il a rejoint les esprits de la nature, l'âme de la mer. Qu'est-ce-que la mort ?" UNE VIE BRÛLEE Will "Wagonburner", Indien Omaha Textes choisis et présentés par Gül Ilbay Poèmes traduits de l'américain par Sophie Gergaud Editions A ta Turquie, juin 2010, 18 €  NUIT SIOUX (LAKOTA) le 22 juin 2010 au cinéma La Clef Paris 5ème, à partir de 18h30 |