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Attention aux mots qui vont suivre, les mots sont psychotropes, ils modifient votre activité mentale. Saliâme Kheloufi est une artiste pluridisciplinaire, avec elle, les mots trouvent toute leur sève. Samia Boukhlifa n'est pas mauvais genre, elle est une femme qui use de sa liberté en jouant avec les mots. Aïssatou Diamanka-Besland a découvert les mots par la langue française à Dakar et ils sont devenus ses compagnons de voyage, son voyage dans la vie. Nadir Dendoune s'invite dans le débat sur "l'identité nationale", ses mots ne sont pas toujours ceux que l'on voudrait entendre. Est-il si difficile d'entendre les mots de la rue ? La rue est un espace où la parole prend corps. Aïssatou Diamanka va de l'avant "Dans l'écriture, il n'y a pas de discrimination: on y défend ses idées, sa façon de penser... Lorsque j'écris, je redeviens quelqu'un". Au Sénégal, lorsqu'elle était enfant, Aïssatou Diamanka-Besland ne manquait pas chaque année de s'inscrire à la Bibliothèque du Centre Culturel Français de Dakar. "C'était un lieu magnifique, je passais mes journées à lire, à découvrir les paragraphes, les histoires". C'est là qu'elle a connu très jeune la passion de l'écriture et qu'elle a commencé à se poser des questions. Sa mère disait d'elle qu'elle était "un petit corps rempli de questions". Son père avait été tirailleur. Pour la France il avait fait les guerres coloniales d'Indochine et d'Algérie. Mais la France a très vite oublié ses "indigènes" en "cristallisant" leurs pensions. L'esprit d'Aïssatou est peuplé de mots et d'images. Elle écrit et elle peint. Elle a réalisé plusieurs expositions à Dakar sans jamais cesser d'écrire. Son premier roman serait-il autobiographique ? Elle y raconte l'excision à l'âge de six ans, que l'on dit aux petites filles que le sexe est sale, qu'on leur interdit d'aimer. Celles qui aiment, on dit d'elles qu'elles ont "le pagne léger". Le premier roman d'Aïssatou, c'était "Le pagne léger".  Les mots d'Aïssatou Diamanka-Besland disent ses questionnements. Pourquoi les femmes ont-elles tous les interdits et les hommes tous les droits ? Pourquoi les Français ont-ils ainsi dépouillé l'Afrique de ses hommes et de ses richesses ? Pourquoi la traite négrière ? Pourquoi l'esclavage ? Venue en France pour y poursuivre ses études à Paris 8 (Nanterre), elle a co-écrit avec Pierre Lunel "Le requiem noir", un spectacle musical, en hommage à Senghor, avec un rappeur sénégalais et des choeurs franco-sénégalais. A Dakar, Aïssatou avait commencé ses études par le journalisme à l'ISSIC (Institut Supérieur de l'Information et de la Communication). A Paris, elle a fait un Doctorat en Sciences Politiques en effectuant des recherches sur les difficultés d'intégration des familles peules de Montargis. Les Peuls tiennent toujours à leur "pulaago", leur identité peule. Les parents sont arrivés dans les années 70. Les enfants ne se reconnaissent ni dans la culture des parents ni dans la culture française. Ils rencontrent trop de discriminations. En 2009, Äïssatou Diamanka-Besland a publié son deuxième roman, Patera. Patera, c'est le nom espagnol de la barque de fortune où s'entassent tous ceux qui ont leur imaginaire dans ce pays fantasmé qu'est la France. Ils s'embarquent à quel prix ? Pour beaucoup d'entre eux, au prix de la mort. Aïssatou écrit la nuit, dans le métro, dans le train. "Je veux savoir pourquoi". Samia Boukhlifa souffle le show et l'effroi Un psychotrope est une substance qui agit sur le système nerveux et modifie l'activité mentale. Sur Facebook, Samia Boukhlifa a créé un groupe psychotrope. Serait-elle gainsbourienne à prendre ainsi sa cigarette de la tête jusqu'à son filtre, dans un acte érotique qui finit toujours dans sa bouche ? Serait-elle baudelairienne à vouloir ainsi que son existence se dénude de tous ses sens pour habiller son héroîne du parfum de Süskind ? Samia des Batignolles, où elle habite, serait presque BCBG, middle-class du XVIIème, si elle n'avait pas été taquinée par Malpomène, la muse du chant, et par Thalie, la muse de la comédie. En 2002, à l'âge de 27 ans, elle s'est mise à prendre des cours de théâtre et a créé l'association Thalie et Malpomène.  Mais pour cette passionnée des métiers de la communication, il fallait surtout passer à l'écriture. Dans les années 2000, la poésie se fait urbaine, on l'appelle Slam. Pour Samia Boukhlifa, SLAM cela veut dire "Soufflez lentement avec moi". C'est le titre du livre qu'elle a fait paraître en avril 2009 chez L'Harmattan, coll. Slam. L'existence de Samia est comme une allumette, elle lui consume la tête et dans son groupe psychotrope, elle traite l'existence de salope. Mauvais chic, mauvais genre, Samia ? Pas vraiment, juste un peu gainsbourienne, juste un peu baudelairienne, façon 2009. Le théâtre mène à tout à condition de s'en servir. Samia joue avec les mots, mais souffler n'est pas jouer, son souffle est aussi amer qu'un cancer. Saliâme Kheloufi s'lamente et les amants s'embrassent "Dans les mots de Prévert Je me suis enveloppée Pour ne plus jamais les quitter". Saliâme Kheloufi n'est pas Samia Boukhlifa, l'autre côté du périph'. A Bagnolet, on lit Prévert à la Médiathèque où Saliâme mettra ses mots en scène le 15 janvier 2010. Les gens des Coutures viendront l'écouter. Comme le 27 novembre à la Salle des Malassis où ils sont venus s'asseoir, et puis ils ont dansé. A Bagnolet, danse se dit hip hop. Au Centre Social, on danse et on slame, à quatre temps de préférence, un temps pour lire, un temps pour écrire, un temps pour dire, un temps pour rire. Saliame rit aux éclats. Elle a le rire facile. Le rire l'aide à vivre. "J'ai les yeux pleins de rire D'avoir trop pleuré".  Saliâme Kheloufi a une formation théâtrale classique (Molière) au Théâtre Contemporain, l'Ecole de la Rue Blanche, à Paris, de l'autre côté du périph', complété par une formation à l'ENSATT, l'Ecole Nationale supérieure des Arts et Techniques du Théâtre (2004). Mais sa véritable école, c'est la rue. "La rue est un espace où la parole prend corps". En 2005, elle a créé un spectacle devant 300 lycéens d'Amiens. Les spectacles de Saliâme puisent dans tous les arts : l'art des mots bien sûr (la poésie) mais aussi l'art de l'image (la photographie), l'art des corps (la danse). Tout cela est mis en scène, les arts deviennent vivants. Le théâtre, c'est les colles des femmes, quand elles s'y essaient, elles y essaiment, elles y sèment leurs désirs, leurs ruptures. Saliâme en 2003 avait mis en scène une femme de ménage algérienne qui, une journée par mois, allait sur la terrasse de son immeuble pour y étendre son linge. Elle lâchait son balai pour laisser libre cours à ses rêves. Elle posait son balai pour poser sa pensée. "Il n'y a que la terrasse où je peux respirer librement, parler librement" disait-elle. Les colles des femmes, c'est une création de Saliâme Kheloufi avec un groupe de femmes du quartier La Guérinière à Caen. Saliâme Kheloufi rabote les mots, "Et les voilà en copeaux/Pour mieux les apprécier/Pour qu'ils puissent retrouver toute leur sève". Elle a créé le Festival International de Sl'âme au Féminin et au Masculin (septembre 2006). Saliâme, au nom prédestiné, ne dit pas slam mais sl'âme. A-t-on déjà vu la couleur d'une âme ? Aux jeunes qu'elle rencontre en ateliers slam, elle dit : "Il y a une multitude de voix, trouve la tienne". Elle leur dit encore: "L'important, c'est de raconter une histoire, de faire passer une émotion". Saliâme l'a fait en publiant S'l'âme aleikoum aux Editions L'Harmattan. Elle a essuyé les plâtres de la collection Slam en décembre 2008. Les critiques ont dit de son écriture qu'elle était "pudique et intelligente", "miroir de notre société, de notre âme". Saliame Kheloufi y parle de l'identité - les identités sont plurielles, pas formatées, pas comme tous ceux qu'elles voient à la télé, "propres à l'extérieur, noirs à l'intérieur" -, elle y parle du rapport aux autres, de la reconnaissance et du respect. Tous les 19 du mois, dans le 19ème, elle va au Vent se lève (espace culturel), pour y partager "les uns chez les autres" les soupes et les bouillons de mots et couleurs. Le voyage cafézoïdal finit toujours en rire. Saliâme a le rire facile... Nadir Dendoune, pour en finir avec les origines Au début des années 80, alors qu'il était tout jeune garçon, Nadir est parti en voyage organisé de L'Ile Saint-Denis jusqu'au Centre Beaubourg, pour la première fois. Combien de kilomètres ? Trois, quatre ? Mais un autre monde. A cette époque, le Centre Georges Pompidou avait accueilli l'exposition "Les enfants de l'immigration". Pendant combien de générations reste-t-on immigrés en France ? Le père de Nadir, Mohand, a quitté son village kabyle en 1950 pour venir en France. Il avait 22 ans. Il était français, puisque l'Algérie était française. La mère de Nadir, Meffaouda, est arrivée en 1957. Au bled, c'était la guerre d'indépendance. Toute la famille - les parents, suivis année après année de neuf enfants - est toujours restée à l'Ïle Saint-Denis, d'abord en bidonville, dans 9 m2, puis dans une tour de la Cité Maurice Thorez, un "palace" avec balcon, placards, ascenseur. Les parents ont toujours travaillé. Les enfants ont toujours travaillé. Chez ces gens-là, monsieur, on se lève tôt, on travaille, on prend le premier métro à cinq heures du matin. "Il est vachement bronzé, le métro, à cette heure-là !", dit Nadir, qui s'est raconté à Cédric Mathiot, journaliste de Libération, en plein débat sur "l'identité nationale". Nadir Dendoune est devenu lui aussi journaliste... et écrivain, en publiant "Lettre ouverte à un fils d'immigré", aux Editions Danger Public. Nadir n'a rien d'un danger public, sauf peut-être lorsqu'il raconte la rage qu'il a en lui, qu'il se sent toujours étranger là où il est né et là où il a grandi, parce qu'on voit bien dans la rue que "les Blancs" s'y sentent chez eux. Les élites "bien pensantes" n'aiment pas entendre cela. Nadir a voyagé. En Australie, les gens l'appelaient le french guy. Sur l'Everest, il a voulu planter un drapeau français et un drapeau algérien, mais les circonstances en ont décidé autrement. Il a écrit 93 (Seine Saint-Denis) sur un carton en forme de coeur. C'est en voyageant que Nadir Dendoune a pris conscience qu'en France, on le regardait toujours comme un Arabe, c'est-à-dire "comme de la merde" et que "dans l'inconscient collectif, tu ne peux pas être arabe et français en même temps". Il ajoute : "Ce serait plus simple, si en France, on ne considérait pas qu'être français, c'est bouffer du porc et picoler. Etre français, c'est payer ses impôts, participer à la vie française". Nadir a intégré le Centre de formation des journalistes en 2005, en remportant la bourse Julien-Prunet, la bourse qui est faite pour les "atypiques", qui leur permet d'éviter le concours. Les parents de Nadir, ils en disent le moins possible sur leur vie d'avant, par pudeur, ou pour ne pas déranger "les Français". Nadir aujourd'hui parle pour eux. Et tant pis si cela dérange. car il est français, lui, depuis toujours. (d'après Libération, article Bleu Blanc Rage, 5-6 décembre 2009) |