Mille ans de liens entre la Turquie et l'Europe... Un road-show spectaculaire... 6 capitales européennes... 3 mois de découverte mutuelle....COMING SOON... Il y a deux ans, Öznur Kücüker racontait pour Entre-gens son enfance à Istanbul ( Feuille de route, Istanbul 1985 - 2004). Aujourd'hui à Paris, elle s'investit de tout son coeur dans un projet qu'elle porte avec son énergie pour l'organisation en 2011 du Printemps européen de la Turquie. Elle nous raconte ici la genèse de son projet en nous apportant son " témoignage interculturel" : Öznur a un rêve, elle a surtout un destin. (GD) Je me réveille un beau jour "au printemps européen de la Turquie" en 2011. Dès les premiers instants de mon réveil, je sens que ce ne sera pas un jour comme les autres. Ce sera un jour glorieux pour un pays qui me donne vie et espoir. e sors dans la rue. Il n'y a plus de frontière pour la paix. Partout où je voyage, à Paris, à Berlin, à Vienne, à Copenhague, à Amsterdam ou encore à Bruxelles, je vois des gens qui me sourient et qui me serrent la main amicalement. Je remarque tout d'un coup quatre bus gigantesques, prêts à traverser l'Europe, d'Istanbul à Paris. Chacun est comme un musée ambulant. Chacun est là, juste à côté des peuples européens, pour leur présenter l'histoire, le sport, la culture et l'économie de mon pays, ma patrie que j'aime tant.La surprise ne tarde pas à venir. Partout j'entends crier mes amis danois, belges ou français : "Mais vous êtes comme nous!". Oui, nous sommes comme vous. Nous partageons les mêmes valeurs et les mêmes aspirations. Face aux hommes politiques qui prétendent la non-européanité de la Turquie et qui vous disent que « nous sommes différents », ce sont cette fois-ci les images qui parlent. Ce sont ces images qui illustrent les mille liens que nous avons tissés à travers l'histoire, les mille moments magiques que nous avons partagés autour d'un café turc tout comme dans un match de football.  Istanbul, photo Öznur Kücüker D'Istanbul à Paris... J'ai eu mon premier contact avec l'Autre dès le premier jour de ma vie puisque Istanbul, ma ville natale, est un pont entre différentes cultures, une croisée des chemins entre deux continents, l'Asie et l'Europe. A onze ans, mes parents m'ont inscrite dans un lycée franco-turc fondé par des Jésuites en 1783 à Istanbul. C'est dans ce lycée que j'ai commencé à apprendre la culture française et que j'ai eu mes premiers amis/professeurs juifs et arméniens. Apres avoir étudié huit ans dans ce lycée, j'ai été admise à l'Université Panthéon-Sorbonne à Paris. Mon expérience à Paris a été à la fois destructrice et très enrichissante pour moi : destructrice dans le sens où pendant mes recherches de logement, j'ai du faire face à de nombreuses pratiques discriminatoires qui ont complètement changé l'image que j'avais de la France jusqu'à ce moment-là, très enrichissante car tous les jours que j'ai passés en France m'ont davantage mûrie et m'a appris à connaître et voire apprécier l'Autre, même si parfois ses comportements vis-à-vis de moi n'étaient pas à la hauteur de mes attentes.  en passant par Dijon,... Toutefois, ma grande aventure avec l'Autre a commencé quand j'ai été admise à la deuxième année du campus est-européen de Sciences Po Paris à Dijon. Dans ce campus, j'ai eu l'occasion de faire connaissance avec d'autres étudiants étrangers de diverses nationalités (tchèque, polonaise, bulgare, roumaine, hongroise etc.). Mais même parmi ces étrangers, je me sentais la plus « étrangère » puisque j'étais la seule et la première étudiante turque du campus. C'était intéressant de voir comment ma nationalité me marginalisait parfois de tous ces étudiants qui se considéraient « européens » et qui s'unissaient autour de cette identité malgré leur qualification d'« étrangers». Prague puis par Prague... Apres mon séjour à Paris et à Dijon, mon envie de découvrir l'Autre sur un nouveau territoire m'a poussée à aller étudier en République tchèque à Prague en troisième année de mes études, dans le cadre du programme d'échange Erasmus. Mon séjour m'a non seulement permis de rencontrer de nouveaux étudiants de diverses nationalités mais aussi de découvrir la culture tchèque et les difficultés que rencontre un pays post-communiste de l'Europe orientale dans le processus de transition démocratique.  Prague, photo Öznur Kücüker et Rabat. Apres mon expérience en République tchèque, mon séjour au Maroc afin d'effectuer un stage à l'Ambassade de Turquie m'a permis de connaître de plus près et pour la première fois un autre pays musulman que la Turquie. Les similitudes et les différences fondamentales qui existaient entre les deux pays m'ont poussé à de longues réflexions sur des concepts comme la religion et le temps. J'ai également eu des conversations très intéressantes avec les diplomates et intellectuels marocains sur l'influence de la monarchie sur la société marocaine. Après toutes les expériences que j'ai acquises grâce à mes séjours à l'étranger et à tous mes voyages, j'arrive à mieux comprendre les versets suivants d'un Turc qui avait immigré en Allemagne : Almanya'da yabancı, Türkiye'de Alamancı, Biz kimiz ? Etrangers en Allemagne,« Alamancı » en Turquie, Qui sommes nous ?  Maroc, photo Öznur Kücüker Qui suis-je ? En Turquie, je suis parfois traitée de petite bourgeoise essayant de véhiculer les idées françaises et en France, d'une Turque qui est complètement «étrangère » à la culture locale. Entre mes origines profondément turques, mon parcours scolaire francophone et mon mode de vie international, qui suis-je ? La réponse à cette question varie en fonction de l'Autre. Mais une chose est sure, c'est que chaque voyage que je fais est un voyage que je fais en moi-même et que chaque contact que je noue avec l'Autre me permet de mieux me connaître. Ainsi, comme disait l'écrivain et le diplomate français Jacques de Bourbon Busset (1912-2001): "Aimer, c'est trouver, gâce à un autre, sa vérité et aider cet autre à trouver la sienne. C'est créer une complicité passionnée". C'est justement à l'aide de cette complicité qui s'est créée entre moi et toi (l'Autre) que j'essaierai de répondre à plusieurs questions en matière de similitudes et de différences qui existent entre ma culture et celle de "l'Autre" dans le rapport à l'argent, à la langue et au temps.  Sciences Po Paris, juillet 2009, photo Öznur Kücüker Qui est riche ? Qui est pauvre ? Quel rapport culturel à l'argent ? La culture de l'Autre privilégie t-elle une logique d'accumulation ou une logique de distribution ? Avons-nous la même conception de la richesse et de la pauvreté ? Quels sont les indicateurs implicites du niveau de richesse ou de pauvreté ? En m'appuyant sur mes expériences, je suis arrivée à la conclusion que la pauvreté et la richesse sont avant tout des concepts philosophiques dont la conception varie d'une culture à une autre. Dans ses travaux, André Gorz met parfaitement en évidence cette « relativité » des concepts de richesse et de pauvreté. Ainsi, selon lui, on est pauvre au Viêt Nam quand on marche pieds nus, en Chine quand on n'a pas de vélo, en France quand on n'a pas de voiture, et aux États-Unis quand on n'en a qu'une petite. Selon cette définition, être pauvre signifierait donc « ne pas avoir la capacité de consommer autant d'énergie qu'en consomme le voisin » : tout le monde est le pauvre (ou le riche) de quelqu'un.  Sciences Po Paris, photo Öznur Kücüker, diplômée juillet 2009 Je pousserais cette réflexion encore plus loin à travers une approche plus spirituelle. Dans les versets de Jalâl ud Dîn Rûmî, un mystique musulman persan qui a profondément influencé le soufisme, on remarque que la richesse matérielle (mais aussi la pauvreté) crée une certaine dépendance dont il faut se sauver des chaînes : « Tranquille est celui qui n'a rien de bon ni de mauvais, Qui n'a ni les chaînes de la richesse ni celles de la pauvreté ! Qui peut vivre loin des chagrins du monde et du peuple, Et en qui il n'y a pas la moindre trace d'égoïsme. »
En s'appuyant sur cette conception de la richesse et de la pauvreté, les soufis se retirent du monde et se privent des plaisirs terrestres. Pour eux, la vraie richesse se trouve dans le cœur et ne se mesure pas avec l'argent. En Turquie, depuis mon enfance, on m'a appris à partager « ma richesse » (matérielle, émotionnelle, spirituelle, intellectuelle) avec l'Autre. Dans cette conception, il n'y avait pas de « pauvre » mais il y avait seulement les matériellement « démunis ». Donc tout le monde pouvait apporter quelque chose de lui-même et le partage ne se faisait pas seulement sur la base de l'argent. Même si je venais d'une famille assez aisée, je ne me suis jamais intéressée à la richesse matérielle jusqu'à ce que j'aie décidé d'étudier en France. C'est pour la première fois, dans la queue d'attente pour un visa d'étudiant au Consulat de France à Istanbul que j'ai vécu un choc sur le sujet. Pendant que j'attendais dans la queue, j'avais eu l'occasion de discuter avec l'étudiant qui était avant moi. Il avait dit qu'il voudrait étudier en France grâce à un programme d'échange entre son université turque et une université française puisqu'il était le major de sa promotion. Même si il ne m'avait pas dit, j'avais senti que ce n'était pas un étudiant très aisé et qu'il étudiait grâce à une bourse d'excellence. Quand on l'a appelé pour qu'il dépose son dossier auprès d'un employé du Consulat, j'étais toujours dans la queue. Tout d'un coup, j'ai remarqué que la dame qui s'occupait de son dossier avait commencé à crier en disant : « mais avec cet argent, vous ne pourriez même pas traverser la rue, comment pensez-vous aller en France ? ». Le jeune étudiant avait rougi de la tête au pied et avait immédiatement quitté la salle. Et c'est précisément à ce moment-là que j'avais compris qu'il fallait être « matériellement riche » pour pouvoir découvrir l'Autre qu'on souhaitait tellement connaître et que la richesse intellectuelle restait malgré tout au second plan. "J'ai ce sentiment bizarre de m'être spirituellement appauvrie." Apres cinq ans d'études à l'étranger, je constate avec tristesse que j'ai pu réussir 80% de tout ce que j'ai réussi jusqu'à maintenant grâce à la richesse matérielle de ma famille : l'obtention du titre de séjour en France et même en République tchèque qui nécessitaient des justificatifs de ressources financières, la location d'un appartement pour laquelle nous avons toujours été obligés de payer le loyer de dix mois en avance puisque j'étais étrangère et que je n'avais pas de garant, le paiement de mes frais de scolarité et de mes frais d'entretien.  Aimer Paris, photo Öznur Kücüker C'est seulement en quatrième année de mes études que « ma richesse intellectuelle » m'a permis d'obtenir une bourse d'excellence de la part du gouvernement français, grâce à laquelle j'ai pu obtenir mon indépendance financière.
Après tout l'enrichissement intellectuel et matériel que j'ai connu en France, à chaque fois que je rentre en Turquie, j'ai ce sentiment bizarre de m'être spirituellement appauvrie. Suis-je riche ? En travaillant beaucoup pour ce monde, oublions-nous l'au-delà ? En Turquie, mon entourage m'a fait remarquer que j'oubliais mes obligations pour l'au-delà en me plongeant dans les plaisirs terrestres et que cela signifiait un « appauvrissement de l'âme ». En France et en République tchèque, mon entourage qui était plutôt de croyance athée, n'avait pas ce critère de richesse spirituelle donc pour eux, cette question n'avait aucun sens. Que me dis-tu ? Pourquoi ai-je du mal à te comprendre ? Quel est, entre nos langues respectives, le traduisible et l'intraduisible ? Quelles similitudes et quelles différences dans les champs sémantiques ? Puis-je penser dans la langue de l'Autre ? Suis-je certain de parler vraiment la langue de l'Autre ? La langue est le meilleur instrument reflétant la culture, l'histoire, les traditions et voire la religion d'une nation. Donc apprendre la langue de l'Autre est l'un des meilleurs moyens pour faire un premier pas dans son monde. Quand on parle la langue de l'Autre et surtout quand on maîtrise cette langue, sans se rendre compte, on devient l'«Autre ». On réfléchit et agit comme lui. L'histoire d'un homme turc d'origine grecque qui avait seulement passé cinq ans en Grèce et le reste de ses quatre-vingt ans en Turquie, m'avait beaucoup touché. Même si pendant les quatre-vingt ans de sa vie, il avait parlé le turc, apparemment avant de mourir il était tombé dans un coma et avait commencé à dire ses derniers mots en grec, ce qui avait énormément surpris toute sa famille et ses amis. On est donc complètement imprégnée par notre langue, cet instrument qui modèle inconsciemment notre caractère et notre mode de réflexion. Ce processus est bien « inconscient » : Mes professeurs de français me disaient que « je parlerais vraiment français si un jour je rêvais en français ». Mais suis-je certain de parler vraiment la langue de l'Autre, de cerner toutes les nuances de la langue d'une façon presque instinctive ? Ce n'est pas sur. Dans un film intitulé « Vanilla Sky », une espagnole qui avait un copain Américain commençait à s'énerver en espagnol (même si tout le reste du temps elle avait une maîtrise parfaite de l'anglais). Puis-je vraiment exprimer ma colère ou ma joie en français ? Dans la plupart des cas, je pense que c'est assez artificiel.  Beaubourg, photo Öznur Kücüker Toutefois, certes quand on apprend une nouvelle langue, on découvre la magie de nouveaux mots qui nous ouvrent de nouveaux horizons et de nouvelles pistes de réflexion. L'apprentissage des différentes langues que je connais en dehors de ma langue maternelle (le français, l'anglais, l'espagnol et le tchèque) m'a très souvent donné la possibilité d'exprimer mes idées et émotions d'une manière plus appropriée. Mais paradoxalement, dans ces nouvelles langues que j'ai apprises, je me suis également sentie dans l'incapacité d'exprimer mes sentiments/souhaits/idées correctement. En turc, nous nous référons beaucoup aux différents types d'expressions de remerciement ou de gratitude. Pour donner un exemple, quand quelqu'un prépare un plat, on lui dit « ellerine sağlık », ce qui signifie « santé à tes mains » si on le traduit littéralement. Ces types d'expressions sont utilisés dans diverses situations : quand quelqu'un prend une douche, se fait couper les cheveux, part au service militaire, accouche etc. Parfois je suis assez gênée de ne pas pouvoir exprimer ces mêmes souhaits à mes amis qui ne sont pas turcs. De la même manière, les proverbes reflétant les leçons ancestrales mais aussi des expressions ayant une connotation religieuse, occupent une place très importante dans la langue turque. Il existe des milliers de proverbes qui donnent des leçons de vie dont l'équivalent n'existe pas forcément dans d'autres langues. "Le français a un seul mot pour dire amour." L'une des premières différences que j'avais remarquée entre le français et ma langue maternelle, était concernant le mot «amour ». En turc, nous avons deux mots pour exprimer ce concept : le premier est « aşk » (l'amour qu'on éprouve pour un homme/une femme) et le deuxième est « sevgi » (l'amour pour la mère, l'enfant, l'ami etc.). De la même manière, en anglais cette distinction que l'on fait de « to like » et « to love » n'existe pas en français. Tout cela se réduit au mot « aimer ». On peut également donner un deuxième exemple de différence : En trinquant les verres, en turc on dit « şerefe », ce qui veut dire « à l'honneur » tandis qu'en français, « à la santé » et en tchèque de la même manière, « na zdravé » (à la santé). Pourrait-on déduire de ces différentes manières de trinquer que les Turcs donnent la priorité à « l'honneur » dans leur vie et les autres, à « la santé » ?  J'ai eu le plus grand questionnement de ma vie concernant le sujet du traduisible et de l'intraduisible au Maroc. En Turquie, même si nous sommes musulmans, nous ne connaissons pas l'arabe mais malgré cela, nous prions en arabe. Atatürk et beaucoup d'intellectuels turcs avaient proposé de faire l'appel à la prière en turc et non en arabe mais cela a été rejeté par l'opinion publique qui souhaitait garder la langue originale de l'Islam. Par conséquent, beaucoup de Turcs qui prient en arabe ne comprennent absolument rien de ce qu'ils prient. Pour eux, ce sont des mots sacrés qui sortent de leurs bouches et les prononcer dans une autre langue serait une atteinte à leur sacralité. Cette conception de la sacralité de la langue originale de l'Islam et du Coran a conduit les Turcs à éprouver de la peur de toucher le Coran et donc ils l'accrochent sur les murs dans des tissus en soie brodés, le cachent dans les parties les plus en hauteur de leurs maisons. "Pourquoi faudrait-il avoir peur du sacré ?" Quand j'étais au Maroc, j'étais frappée de voir une femme musulmane qui dormait sur le tapis d'une mosquée et de remarquer qu'il y avait un Coran par terre juste à côté d'elle. Pour moi, il ne fallait pas mettre le Coran par terre, le respecter, le mettre dans des tissus brodés. Car les mots qui étaient dedans étaient sacrés et voire magiques. Ma conversation avec un intellectuel marocain m'a conduit à une réflexion assez longue en la matière. Ce Marocain m'a dit : « Mais mon enfant, le Coran est descendu ici pour que tu le lises, pour te guider et non pour que tu le caches et que l'accroches sur un mur ! Donc si une femme dormait avec le Coran par terre, cela veut dire qu'elle le lisait, que c'est heureux pour elle ! ». Ces paroles m'ont fait beaucoup réfléchir à la fois sur la conception turque de l'Islam et sur l'effet de l'intraduisible sur les comportements des croyants musulmans en Turquie. On ne pouvait jamais comprendre intégralement les mots « magiques » du Coran même si on les traduisait en turc puisque notre langue maternelle n'était pas l'arabe. Et cette peur de traduction nous conduisait presque à une « peur ». Je me souviens que ma mère frappait à ma main quand j'essayais de toucher le Coran en disant que j'allais « être punie par Dieu si je faisais ça ».  le mur (Maroc), photo Öznur Kücüker Le Coran n'est donc pas un « livre » dans notre conception, c'est un objet qu'il faut protéger et qu'il ne faut même pas « toucher ». Pour comprendre les raisons d'un tel grand respect et d'une telle envie de protection de la sainteté du Coran en Turquie, il convient de se référer à l'histoire turque. Les Turcs qui avaient pendant longtemps différents types de croyances, notamment chamanes, sont massivement devenus musulmans à partir du Xe siècle, c'est-à-dire environ trois siècles après l'arrivée de l'Islam. A partir de cette date, les Turcs ont été toujours considérés comme les « protecteurs » de cette religion, comme les Seldjoukides qui ont pris sous leur protection les califes abbasides. Ce rôle de protection de l'Islam est certes arrivé à son apogée avec la transmission du Califat des Abbasides au Sultan ottoman, Selim I. L'Empire Ottoman a ainsi assumé le rôle de protection du monde musulman contre le monde non musulman pendant des siècles. En 2009, notre respect excessif envers l'Islam, notre peur de traduire les versets du Coran puisque aucune traduction ne donnerait le même sens que celui des mots arabes, notre refus de faire même l'appel à la prière en turc ne viennent-ils pas finalement du lien historique très particulier que notre pays a eu avec l'Islam ?  la ruelle (Maroc), photo Öznur Kücüker C'est ainsi que mon contact avec l'Autre, plus précisément ma conversation avec un intellectuel marocain sur le sujet de religion m'a poussé à des réflexions profondes pour mieux me connaître et interroger les comportements de la société turque. A quoi rêves-tu ? Qu'attends-tu de la vie ? A quel horizon se projette l'Autre lorsqu'il raisonne sur le futur ? (une semaine, un an, une décennie ?) Quel rapport à l'attente, à la patience ? L'idée même de patience a-t-elle un sens dans la culture de l'Autre ? Notre rapport au temps est fondamental dans le sens où il oriente notre façon de concevoir et d'organiser notre vie. Ainsi, la réponse à la question « comment concevez-vous votre avenir ? » varie en fonction de notre rapport au temps. En Turquie, même si les laïcs et les pratiquants musulmans n'ont pas le même rapport au temps, plus ou moins tout le monde croit au destin. Il existe plusieurs références au concept de destin dans le Coran : « Ton Seigneur crée et choisit ce qu'Il veut » (Sourate 28. Le récit (Al-Qasas). Verset 68) « Dieu fait ce qu'Il veut » (Sourate 14. Abraham (Ibrahim). Verset 27) « Dieu vous a créés vous et vos actes» (Sourate 37. Les rangés (As-Saffat). Verset 96) Il existe deux manières d'interpréter ces versets : La première manière consiste à se dire : « de toute façon, je ne suis pas capable de changer mon avenir, je n'en suis pas responsable. Donc je vais complètement me laisser aller et voir ce que le destin m'apportera ». C'est une manière que l'on peut qualifier de « je m'en foutiste ». Quant à la deuxième manière, elle consiste à se dire : « je suis responsable de mes actes et je le serai devant Dieu. Pour bien assumer ma responsabilité, je dois faire de mon mieux et après c'est Dieu qui décide pour moi ». Dans cette vision, même si il existe un côté fataliste, on ne se laisse pas complètement aller. Par contre en sachant qu'il est impossible d'influer sur ce qui nous attend dans l'avenir, on se résigne à Dieu après avoir fait de notre mieux pour obtenir un bon résultat.  la barque, photo Öznur Kücüker Selon la deuxième vision, si finalement le résultat de nos attentes ne nous satisfait pas vraiment, on cherche quand même du « bien » dans ce qui nous est arrivé. Par conséquent, si par exemple un étudiant échoue le grand examen d'entrée aux universités de son pays malgré tous les efforts considérables qu'il a fournis pour le réussir, c'est parce que Dieu pensait que « le bien pour lui n'était pas dans son pays mais dans un autre ». Ainsi l'étudiant part aux Etats-Unis, étudie la médecine et devient un médecin très célèbre. C'est comme si tout était arrangé pour son bien ultime même si au départ, son échec le fait révolter contre Dieu. Donc c'est comme si nous, nous voyons seulement un milliardième de tout ce qui se passe dans le monde et que nous raisonnons toujours dans notre micromonde tandis que c'est juste Dieu qui voit tous les temps (passé, présent et futur) et tout le monde (pas seulement Moi mais l'Autre aussi) dans une sorte de macromonde et qui prend ses décisions en fonction de cela. Ainsi, au même instant que le proche d'un décédé se révolte contre Dieu parce qu'Il lui a pris un être cher, la mère d'un nouveau né Le remercie car Il lui a accordé un autre être cher. Mais le patient du décédé ne voit pas que sa souffrance était nécessaire pour qu'un nouvel être puisse exister, c'est juste Dieu qui le voit.  "Travaille pour ce monde comme si tu ne vas jamais mourir et pour l'au-delà comme si tu vas mourir demain." Selon mon expérience personnelle, je n'ai pas observé chez les Français une telle conception du futur et du destin. J'ai plutôt observé qu'ils souhaitaient toujours contrôler l'avenir même quand il était impossible de le faire. J'ai pu rarement justifier mes absences à Sciences Po en disant : « je suis désolée pour cette absence mais croyez-moi que ça ne dépendait pas de moi ». Cette intolérance pour le manque de « contrôle » de ce qui nous arrive m'a très souvent mis mal à l'aise. Selon l'administration de Sciences Po, il est obligatoire de rendre les travaux à temps, de ne pas faire plus de trois absences quelle que soit la raison. Nous devons donc avoir un sens de contrôle et de gestion sans faille de notre emploi de temps. Si notre quatrième absence ne provient pas d'une maladie grave ou d'un décès mais d'un autre effet extérieur qui ne dépendait pas de nous, nous ne pouvons donc pas nous justifier en disant : « Ce n'est pas moi mais Dieu qui a voulu ainsi même si j'ai fait tout mon possible pour venir à votre cours». Car dans la conception française, du moins dans celle de Sciences Po, c'est « nous » qui voulons, c'est « nous » qui gérons, c'est « nous » qui décidons de ce qui se passera dans une minute, une semaine, un an.  le chemin, photo Öznur Kücüker Même si plusieurs fois j'ai été brutalement frappée par cette conception du temps que je trouve assez stricte, mon expérience au Maroc m'a permis d'observer un autre type de rapport au temps que je trouvais tout aussi étonnant. Pendant que je faisais mon stage à l'Ambassade de Turquie, je devais très souvent contacter des Marocains pour leur poser des questions, commander de la nourriture etc. Un jour j'ai été chargée de la correction d'un livre écrit en français jusqu'à sa publication et je suis donc entrée en contact avec une maison d'édition qui avait promis qu'elle publierait le livre dans un mois. Même si un mois était déjà passé, à chaque fois que je les appelais et que je leur demandais quand les livres seraient prêts, ils me disaient : « demain inchallah ». Et quand j'appelais le lendemain, encore une fois de la même manière, ils continuaient à dire « dans une semaine inchallah ». Cette situation a continué jusqu'à ce que je sois finalement explosée un jour au téléphone en leur disant : « Mais ne me dites plus inchallah s'il vous plait, à cause de vous, je ne sais plus quoi dire à l'Ambassadeur. Donnez moi une date précise. ». Quand j'avais dit cela, je me souviens que la dame qui était au téléphone était complètement terrifiée et m'avait demandé avec une voix tremblante : « Mais vous n'êtes pas turque, vous n'êtes pas musulmane ? Comment pourriez-vous me dire quelque chose de pareil ? ». Et je lui avais répondu : « Moi, je ne prends pas Dieu comme témoin pour les choses que je ne fais pas bien. Tout d'abord je les fais bien et après j'emploiei le nom de Dieu pour attendre sa permission ». Personnellement, je sentais dans mes relations avec plusieurs Marocains qu'ils abusaient du mot « inchallah » pour dissimuler leur manque de responsabilité. Et tous les autres fonctionnaires de l'Ambassade souffraient du même problème à un tel point que personne ne pouvait avancer dans son travail tant que la partie marocaine ne lui dise clairement quand il réalisera la mission qui lui avait été confiée. Même si je déteste les généralisations et je sais que tous les Marocains ne sont pas comme ceux qui échappaient à leur responsabilité en employant le mot « inchallah », il était quand même intéressant de voir que pour beaucoup de Marocains que j'ai rencontrés, le futur était en quelque sorte dans les mains de Dieu et que nous, nous n'étions qu'une marionnette d'un destin qui était préétabli avant nous. Donc dans mon cas, il fallait attendre et avoir la patience jusqu'à ce que Dieu « permette à la maison d'édition de publier les livres » même si cela pourrait durer une semaine, un mois ou un an. La maison d'édition se contentait de donner une promesse passagère comme « oui nous allons publier les livres dans une semaine » mais si dans une semaine les livres n'étaient toujours pas prêts, ce n'était pas de leur faute mais c'est parce que Dieu avait voulu ainsi.  le pont, photo Öznur Kücüker Et mon impatience était vue par la dame marocaine au téléphone comme un manque de respect à Dieu et à Sa volonté. Même si nous étions les deux, musulmanes, cette différence d'interprétation que nous avions du concept de « destin » était vraiment frappante. Je pense qu'un hadith du Prophète Mahomet résume comment un Musulman devrait concevoir les notions de temps et de destin : « Hiç ölmeyecekmiş gibi dünya hayatı için, yarın ölecekmiş gibi ahiret için çalış » (Travaille pour ce monde comme si tu ne vas jamais mourir et pour l'au-delà comme si tu vas mourir demain). Mahomet nous conseille d'avoir donc une vision éternelle mais aussi très courte de la vie. Dans cette vision, on peut mourir demain comme on peut ne jamais mourir. Dans une vie éternelle, il faut donc assumer des responsabilités, prendre au sérieux « nos responsabilités terrestres » tout en sachant aussi que cette vie pourrait se terminer demain et que nous devrions également prendre en compte de « nos responsabilités pour l'au-delà ». Ce hadith met l'accent sur le fait que nous avons également des missions à réaliser sur la Terre avant de mourir et que nous ne devrions pas complètement nous laisser aller en nous concentrant totalement sur la vie d'au-delà. "Je ne suis rien sans toi." A travers mon témoignage interculturel qui se nourrit de jour en jour des contacts que je noue avec le monde extérieur, j'ai essayé de montrer dans quelle mesure mon rapport personnel aux différents concepts comme la richesse, la langue et le temps était différent de celui de l'Autre. Comme j'avais souligné au début de ce témoignage, j'aime l'Autre malgré sa différence et « notre complicité passionnée » nous permet d'évoluer et de nous enrichir mutuellement. C'est pour cela que selon Pierre Leroux (1797-1871), un philosophe et homme politique français, « si vous voulez vous aimer, aimez-vous donc dans les autres ; car votre vie est dans les autres, et sans les autres votre vie n'est rien ». Finalement, ma vie et Moi, nous ne sommes rien sans l'Autre et mon rapport avec l'Autre, malgré les différences fondamentales que j'ai avec lui, crée une sorte d'harmonie et d'équilibre de yin-yang entre nous, qui me permet de m'affirmer en tant que moi-même.  Alors si on réalisait ce rêve ensemble ! si on construisait notre destin commun ! Les images muettes disent plus de choses que le cri des hommes politiques qui mettent des conditions à la paix et au rapprochement des peuples.
Les quatre bus exposant une Turquie jeune, dynamique, moderne et européenne, comme elle l'est en réalité, créent un croissant de lune dans une grande place publique. Au milieu de la place, les artistes turcs et allemands, turcs et danois, turcs et français, selon le pays où les bus se trouvent, chantent et dansent la paix et l'amitié sur une scène en forme d'étoile.
L'ensemble crée le drapeau turc et c'est sur ce drapeau que débute une nouvelle ère entre la Turquie et les pays européens. Tout le monde est heureux. La peur de l'inconnu laisse sa place à la découverte de l'autre, la haine, à l'amour, le doute, à la compréhension mutuelle. C'est le début du « printemps» entre la Turquie et l'Europe. L'espoir fleurit. Les malentendus s'effacent.  Par un jour de printemps, j'ai fait un beau rêve, celui de vivre, en tant que turque, dans la paix et sous le même toit que mes amis européens.
Voudriez-vous également rêver et faire ce voyage avec moi, un voyage qui permette de rapprocher à jamais les peuples turc et européens ? Öznur Küçüker (novembre 2009)
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