L'homme mérite de la femme un amour fraternel et sexuel, c'est tout et c'est beaucoup. L'amour inconditionnel, elle le doit aux enfants, et l'amour fou, elle doit le réserver à Dieu, car lui seul est à la hauteur. Alina Reyes dit à la femme qu'elle ne doit pas répéter l'erreur d'Eve, aimer l'homme comme un dieu, aimer Dieu comme un homme. Alina Reyes a deux grandes périodes dans sa vie, celle où son écriture disait son amour des hommes, celle où ses mots disent son amour pour Dieu.
C'est à Istanbul, à la Mosquée de Sainte-Sophie, qu'Alina Reyes, submergée par l'émotion, a connu, à l'âge de 17 ans, son premier choc mystique. La sensualité d'Alina Reyes, sa sexualité, la liberté de son corps dans la forêt pyrénéenne et dans la jungle parisienne ont tracé son chemin vers la spiritualité, la liberté de son âme. Ses écrits sont une forêt de mots, une forêt profonde, une jungle d'images, une jungle vierge mais pénétrée des forces de vie.

Alina Reyes (photo Le Pélerin)
Aline Nardone, son nom à l'état-civil, est issue de Libero, immigré italien, après quelques générations. Elle raconte : "Il a émigré du village de Casalattico, à la fin du dix-neuvième siècle. Il est allé à Paris, il a d'abord été maçon, puis rapidement et pour toute sa vie, modèle. Rodin le trouvait magnifique. Il a posé pour son Baiser. Des années plus tard, il a posé pour certains bustes et états préparatoires de son Balzac. (Libero Nardone) fut très longtemps modèle aux Beaux-Arts. Toute une vie à offrir son corps - c'est souvent les Italiens qui faisaient ça, parce qu'ils acceptaient de se mettre nus, étant immigrés et dans la misère".
Depuis ses premiers pas en écriture, Aline Nardone, alias Alina Reyes, dit la beauté du corps, de l'acte d'amour, elle dit la rose qui s'offre au regard, la jouissance qui est un hymne à la vie. Les critiques littéraires qui aiment classer les écrivains l'ont rangée dans le rayon érotique. Mais que dire d'Alina Reyes qui chante Marie-Madeleine et Bernadette Soubirous, qui écrit ses chroniques dans La Vie, qui a publié Aube, le temps de Dieu, puis en janvier 2009 Lumière dans le temps, et en février 2009 ses Psaumes du temps présent. Alina Reyes est une pélerine du temps présent. Son écriture chante l'Amour, toutes les formes d'amour...
Leila Marouane, la rebelle
Tout comme Alina Reyes, elle a commencé l'écriture par le journalisme. Leila Marouane est née en Tunisie (Djerba) mais son pays, c'est l'Algérie où elle a passé son enfance. Elle a commencé à écrire des fictions dés son plus jeune âge. C'est à la mort de sa mère en 1991 qu'elle a pensé à publier ses manuscrits. C'est devenu La fille de la Casbah (1996).
Tout comme Alina Reyes, elle est rebelle et impudique, "sans chaîne et sans maître". Déjà sa mère, à l'âge de seize ans, avait pris le maquis. Leila Marouane le raconte dans "La jeune fille et la mère". La mère (la vraie) a eu dix enfants dont Leila. Elle a toujours cru en l'indépendance de l'Algérie. Elle voulait donner des enfants à son pays et elle est morte seule à 49 ans, sur un lit d'hôpital. Leila était déjà à Paris. Elle est arrivée en France avec un billet de dix dollars que lui avait laissé un ami à l'aéroport. Elle a vécu en apnée les premiers temps. C'était en mai 1990.

Leila Marouane (photo : cbc.ca)
Tout comme Alina Reyes, son nom est un nom d'auteure: Le châtiment des hypocrites, Les criquelins. Son nom d'état-civil est Leyla Mechentel, et c'est sous son véritable nom qu'elle anime des ateliers d'écriture avec l'association qu'elle a créée : La boutique des écritures.
Tout comme Alina Reyes, elle est en quête de spiritualité. "Dieu compte les larmes des femmes" dit la Kabbale. Leila Marouane a lu le Talmud, la Bible, le Coran, dit qu'elle aimerait bien avoir une vie mystique, être en rapport avec le spirituel. "Mais je ne peux pas. Jusqu'à présent, je n'ai pas trouvé de religion en ma faveur". Elle ajoute : "La femme est une négation dans tous les textes. On ne peut pas se permettre d'être mystiques, nous les femmes".
Vénus Khoury-Ghata, la vagabonde
Les livres ont leur vie comme les êtres humains. Venus Khoury (Ghata est son nom d'épouse) a raconté sa vie dans Une maison au bord des larmes. C'est sans doute le meilleur livre de cette écrivaine franco-libanaise et il n'a pas eu un papier dans la presse. Et pourtant quelle histoire ! Une histoire dont l'écriture a commencé pendant l'enfance sur un cahier de brouillon. Une histoire qui a beaucoup gêné la soeur de Vénus, journaliste. Une histoire qui dérange parce que dans les villes méditerranéennes, on a honte de se montrer pauvre. Dans Quelle est la nuit parmi les nuits, Vénus Khoury-Ghata continue à refuser le déni. Plus elle vieillit, plus Vénus veut raconter son enfance. Toute son œuvre prend sa source dans une enfance au Liban, dans ce "village complètement vert, aux maisons misérables, aux arbres majestueux (des cèdres du Liban), le village le plus misérable du Liban Nord", dans ce village où est né Khalil Gibran, dans ce village des orties et des grenadiers, coupé du monde pendant cinq mois l'hiver, un village de femmes, des "veuves (qui) parlent avec les arbres". Elle raconte son village dans La maison aux orties.

(image Terres des femmes)
Vénus Khoury-Ghata raconte les violences faites aux femmes. " Noor se sent aussi sèche que les feuilles flétries qui collent à ses semelles, que son puits déserté par l'eau. Elle s'alimente le moins possible, ne fait plus de feu pour chasser le froid accumulé sous sa peau, s'attache à ne rien modifier autour d'elle. Ils viendront accompagnés d'enfants et de chiens teigneux qui s'en prendront à sa chèvre utile pour le repas traditionnel prévu d'avance. Ils mangeront après avoir lancé les sept premières pierres appelées les salvatrices. Sept, répète-t-elle en s'aidant de ses doigts. Sept, comme les jours de la semaine, comme les cailloux qui fixent le toit de la réserve. Sept pierres pour fêler sa tête comme une grenade mûrie au soleil de l'été." Dans un village aux portes du désert, Noor attend son châtiment : condamnée par une fatwa, elle doit être lapidée. "Sept pierres pour la femme adultère", c'est l'histoire que raconte Vénus Khoury-Ghata dans un roman paru en 2007.
Mais la romancière apprécie particulièrement d'abandonner les chemins tortueux de l'écriture des romans, qui ressemble à l'ascension pas à pas d'une montagne, pour se laisser emporter dans les flots de la poésie, qui ressemble à une cascade, qui partirait du sommet pour dévaler la pente, de rocher en rocher, dans la liberté du flot des mots. Le 30 janvier dernier, Vénus Khoury-Ghata était à Paris l'invitée de Résonances, elle lit comme elle écrit, sa lecture est une création littéraire et le chanceux public des auditeurs ne s'y est pas trompé.
Les mots sont comme les gouttelettes d'eau qui jaillissent de la source et Alina, Leila, Vénus sont les sirènes de ces flots qui dévalent la montagne.
GD