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| Pour mémoire | | Page 2 |
Page 1 sur 2 1940. Les responsables des Archives de Paris prennent l'initiative de transférer certains documents sensibles et les embarquent sur un bateau sur la Seine afin qu'ils ne soient pas saisis par les Allemands. Les archives ne franchiront pas le cap d'une écluse, seront finalement récupérées par les occupants, partiront pour Berlin, avant d'être envoyées à Moscou par les Soviétiques à la Libération. Elles sont revenues en France il y a moins de dix ans - on les appelle les Archives de Moscou - et se trouvent aujourd'hui à Fontainebleau. Ces documents si précieux étaient les archives des migrations et des étrangers. Driss El Yazami, un pionnier L'anecdote est racontée par Driss El Yazami, de l'association Génériques, feignant de s'étonner de l'importance donnée alors à ces archives en comparaison du peu d'intérêt que l'on accorde dans la période récente à la sauvegarde des archives sur les migrations. Jusqu'à, faut-il alors préciser, la création de la toute nouvelle Cité nationale de l'histoire des migrations. Explications. Au gré des élus Il faut savoir que les Archives départementales sont administrées par les conseils généraux et, au gré de la volonté des élus, la question des migrations y est traitée de façon très variable. Dans le Val d'Oise par exemple, où l'Est du département est hyper-urbanisé avec une population immigrée plus qu'importante (mais l'Ouest agricole n'est pas non plus loin s'en faut "étranger" aux phénomènes migratoires), la question n'est pas du tout traitée, en tout cas en tant que telle, elle ne constitue pas une priorité et si elle l'était les principales archives publiques concerneraient des affaires criminelles, comme l'arrestation très médiatisée des Moudjahidines du Peuple d'Auvers-sur-Oise, ou, de toutes les manières, conflictuelles comme "l'affaire" de l'interdiction du turban sikh dans les établissements scolaires. Dans le Val de Marne au contraire, la question est prioritaire pour les élus qui souhaitent disposer d'une visibilité de la présence immigrée dans le département. Cela montre en tout cas la difficulté aujourd'hui de disposer d'une connaissance juste et complète de "l'histoire et des mémoires des immigrations" en France.  De la marge à la centralité Mais là n'est pas la seule difficulté, comme ont pu le constater les chercheurs mobilisés par l'ACSE (Agence nationale pour la cohésion sociale et l'égalité des chances) depuis deux ans pour mener des études (25 au total) dans les différentes régions françaises de métropole comme de l'outre-mer. En restituant leurs travaux lors d'un colloque national les 15 et 16 septembre 2008 (à la Maison des Polytechniciens à Paris), ils ont souhaité que s'engage une véritable réhabilitation des archives, publiques comme privées, pour que l'histoire des migrations ne soit pas traitée comme une histoire à la marge, avec des gens eux-mêmes à la marge, mais comme l'histoire de France en tant que telle et qu'elle soit bel et bien enfin enseignée ainsi. Ce sont les associations et l'action de certains professionnels engagés qui ont au fil des ans rendu possible ce qui pendant longtemps a été ignoré, et délibérément refoulé, par les pouvoirs publics. L'association Génériques a été pionnière en la matière. En 1993, le sociologue Saïd Bouamama a voulu commémorer les 10 ans de la Marche pour l'Egalité (dite "Marche des Beurs"). En 1997, la cinéaste Yamina Benguigui a réalisé ses "Mémoire d'immigrés". En 2005, un Colloque national au Havre s'est intéressé à l'histoire des migrations dans les villes portuaires. La Cité de la Porte Dorée a été inaugurée en 2007. Les actions mémorielles se développent aujourd'hui de façon impressionnante. L'ACSE en dénombre pas moins de 450, financées par elle et menées cette année dans toutes les régions de France.  ("L'histoire de l'immigration complète celle des immigrés, contribuant à modeler les sociétés plurielles d'aujourd'hui", Marie Poinsot, rédactrice en chef de la revue Hommes et Migrations) Sous l'autorité scientifique de l'historien Gérard Noiriel, les chercheurs des différentes universités françaises (25 groupes de recherche) ont su en deux ans produire un véritable corpus de connaissances, dont les synthèses sont désormais rendues publiques avec le concours de la revue Hommes et Migrations et les différents travaux seront présentés dans les semaines qui viennent dans la plupart des régions françaises lors de restitutions publiques (s'adressant aux élus, acteurs associatifs et institutionnels,...) : de Marseille le 26 septembre 2008, à Strasbourg le 3 octobre, et de Lyon à Rennes ou encore Le Havre où s'organisent les Journées de la Diversité (9 octobre). Le tour de France de deux enfants migrants Chaque région présente des spécificités si l'on considère les mouvements migratoires qui la traversent. En Alsace, région frontalière, les migrants ont ainsi souvent transité par l'Allemagne. Mais qu'en est-il en Normandie ? Peut-on parler d'un effet-frontière ? Et de quelle frontière parle-t-on ? Dans les territoires français ultra-marins, la fin de l'esclavagisme a été marquée par l'engagisme (Océan Indien) et l'arrivée des "zarabes", c'est-à-dire des musulmans indiens. Et qui sont les "étrangers"? A la Réunion et aux Antilles, ne serait-ce pas les métropolitains, les "zoreilles" ? En Bretagne, on aurait fait le constat du plus grand intérêt porté aux réfugiés du Sud-Est asiatique plutôt qu'aux immigrés économiques issus des anciennes colonies du Sud de la Méditerranée. Y aurait-il des étrangers plus dignes que d'autres ? Pascale Petit, directrice régionale de l'ACSE, a pris le parti de réunir un comité de pilotage large pour l'étude régionale, espérant ainsi que cela permettra demain une appropriation large des travaux menés, par les élus, les établissements culturels, l'Education nationale, les associations,... Le Nord - Pas de Calais a mis la priorité sur la question du patrimoine, en ancrant ses travaux dans des lieux symboliques, comme un foyer de travailleurs migrants, avec la volonté d'une mise en réseau des "acteurs de la mémoire". Si, on l'a dit, 450 actions sur la mémoire ont été recensées au niveau national cette dernière année, la seule région Midi-Pyrénées en auraient connu pas moins de 70. Serait-ce de l'activisme ou bien plutôt le signe qu'une question jusqu'ici refoulée ou non reconnue ne demandait qu'à surgir dans l'espace public ? En Picardie, cette "prolifération mémorielle" a été particulièrement organisée autour d'initiatives - phares impulsées par l'ACSE et son Directeur régional Yassine Chaîb, sous la forme de productions culturelles : le Tour de France de deux enfants migrants, les Mille et une nuits dans l'imaginaire picard, ... Là où le monde associatif a été peu mobilisé, comme dans le Limousin, au contraire de Midi-Pyrénées ou de la Picardie, le constat est fait par tous d'une moindre qualité de production. La grande histoire se tisse à travers des histoires individuelles et la mémoire, forcément subjective, faite d'émotions, souvent même de passions, incarne des faits historiques auxquels les historiens, en hommes de science, donnent du sens. Chercheurs et associations ont tout intérêt à associer leurs efforts pour co-produire une connaissance partagée. De la mémoire à l'histoire, de l'histoire à la mémoire Ils étaient donc réunis pendant deux jours en cette rentrée 2008 dans les superbes salons aux lambris dorés du prestigieux Hôtel de Poulpry, aujourd'hui Maison des X. Au coeur des débats, ce n'était pas des étrangers dont il était question, mais de la France. Dans cette histoire, il n'y a pas "eux" et "nous" -n'est-ce pas Derrida qui a pu dire "je n'ai jamais rencontré de nous" -, il y a des histoires singulières, personnelles, intimes, il y a donc des mémoires, qui se frottent les unes aux autres pour donner une histoire commune. Cela ne se fait bien sûr pas sans conflits, sans tensions et on connaît ces tensions mémorielles et cette propension de certains à en jouer en mettant les "victimes" en compétition. Les historiens ont aujourd'hui pris conscience de leur responsabilité pour que les mémoires soient un enjeu de citoyenneté et non des facteurs de divisions. Cela dit la nécessité de rendre visible et digne cette histoire des gens, démocratiser la production de cette connaissance, assurer sa diffusion et son enseignement. Générations silencieuses ? Longtemps, on a parlé de "génération silencieuse" pour décrire cette "première" génération de migrants, venus pour travailler, avec l'idée de repartir et souvent logés dans des foyers. Mais cette expression indigne Salah Oudahar de Strasbourg Méditerranée : "Cette génération n'était pas si silencieuse que cela. Le 17 octobre 1961, elle existait. Mais l'histoire officielle a voulu cacher le plus grand massacre que la France a pu connaître depuis la Commune. Il faut aussi parler de la mémoire ouvrière qui se cristallise dans les luttes sociales. Ce n'est donc pas que les migrants ont été silencieux, c'est plutôt que l'on a cherché à les rendre invisibles dans l'espace public". Rendre visibles les migrations dans la construction de la France, ce n'est certes pas seulement faire l'inventaire de ses tensions, de ses rapports de force, c'est aussi et surtout en montrer la beauté.  Qu'est-ce que la beauté d'un pays ? interroge Marie Raynal de la revue Diversité. Qu'est-ce que la beauté de l'histoire d'un pays ? Qu'est-ce que la beauté de l'enseignement de l'histoire d'un pays ? Le véritable défi aujourd'hui est d'être capable d'enseigner ce que nous sommes. "Oui, mais moi je n'ai pas d'origine" Les migrations sont souvent enseignées dans des lieux hors-disciplines. La question était encore inexistante dans les programmes d'histoire 2007 - 2008 pour les collèges. Ils entrent enfin dans les nouveaux programmes 2008 - 2009 où on y consacre un chapitre. Mais il faut distinguer ce qui est dans les programmes, ce qui est dans les manuels (en rappelant que ces derniers sont réalisés par des éditeurs privés), ce qui est dans les pratiques et... ce que les enseignants disent de leurs pratiques. Certains profs "engagés" prennent des initiatives. Ils invitent par exemple Frédéric Praud de Paroles d'hommes et de femmes pour une intervention dans une classe. L'intervenant est accompagné de témoins ayant l'expérience de la migration, des témoins âgés qui permettent un échange transgénérationnel.  (l'équipe de Paroles d'hommes et de femmes) Souvent, les enseignants interrogent les enfants: "parle-moi de ton origine" ou "fais venir tes parents en classe" et on imagine toutes les erreurs pédagogiques que de telles pratiques mal maîtrisées peuvent entraîner. Muharem Koç, de l'Association de Solidarité avec les Travailleurs de Turquie (ASTTu) à Strasbourg, met en garde contre les récits "zoos" absolument contre-productifs, ou on raconte cette anecdote de l'enfant qui dit : "Mais moi, monsieur, je n'ai pas d'origine" ! Ou l'on dit que l'on devrait prévoir dans les IUFM une formation méthodologique pour aborder les récits de vie en classe. La question n'est pas simple, elle nécessite un grand professionnalisme mais les expériences montrent que le sujet fait alors consensus parmi les élèves et dans toute la communauté éducative. Souvent, confirme Frédéric Praud, on nous fait venir lorsqu'il y a de la violence, mais dans la classe les interventions se passent vraiment de façon tout à fait apaisée. Immigration - 100 clichés "Loin du misérabilisme, dans un souci de montrer la présence de la diversité humaine et sociale dans le quotidien", sans clichés, l'AIDDA a réalisé une exposition photographique: cent clichés qui montrent l'apport de chacun à la vie de la cité. La mixité (sociale, culturelle), facteur d'enrichissement et d'ouverture, se vit d'abord dans la proximité.  Mais Manuel Dias, du Réseau aquitain pour l'histoire et la mémoire de l'immigration (Rahmi) s'inquiète de l'actuelle fragilisation des actions de proximité qui irriguent pourtant tout ce travail sur la mémoire. Les agents de l'ACSE qui depuis deux ans portait cette dynamique, par la voix de Hossein Mokry, sont préoccupés par l'évolution annoncée de leur agence "réduite à des fonctions gestionnaires". Pour beaucoup, ce Colloque est apparu comme une sorte de baroud d'honneur pour l'Agence. En concluant, Murielle Maffessoli, vice-présidente du Conseil d'administration de l'ACSE, a appuyé sur l'idée d'un passage de relais. C'est à la Cité nationale de l'histoire de l'immigration, représentée ici par Jacques Toubon, que l'ACSE confie le soin de faire fructifier ces travaux. Guy Didier, le 16 septembre 2008
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