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27-09-2008

"Quitter l'Algérie est un acte violent. C'est un arrachement qui implique la mémoire, son noyau, son intégrité. C'est se détouner de soi. C'est se rendre à l'errance. Quiiter, c'est rechercher, à jamais. L'enfance devient historique. Le temps est précieux. Le regret est permanent. Quitter sa terre. Quitter sa définition". Nina Bouraoui a quitté l'Algérie sans adieu, à l'âge de 14 ans, de façon brutale et définitive, tendue "vers un autre pays, sa vie nouvelle et secrète". Son écriture est un acte amoureux. Elle a publié le 4 septembre 2008 son onzième roman "Appelez-moi par mon prénom".

     "Appelez-moi par mon prénom" (Stock, sept. 2008)

Pour Leila Ghandi (Trophée FEM 2008 de la Réussite au Féminin), l'écriture est un sentiment généreux. En octobre, elle a présenté au Parlement européen ses photos à travers le monde .

        (Leila Ghandi)

 Pour Chahdort Djavann, l'écriture est l'arme non-violente d'un combat déterminé. Elle vient de publier "La muette" (Flammarion). Dans un autre ouvrage, elle s'interroge : "Comment peut-on être français ? ".

Pour nos trois écrivaines de cette rentrée littéraire, la réponse est dans leurs mots, leurs images, leurs témoignages. 

 Nina Bouraoui, appelez-la par son prénom

Nina ne s'appelle d'ailleurs pas ainsi. Elle s'appelle Yasmina, Yasmina Bouraoui, née à Rennes d'un père algérien et d'une mère française, bretonne. "Je deviens invalide. Seule ma mémoire reste. Elle induit l'image, les voix et les lumières. Elle donne le silence. Elle redresse le réel. Elle élabore par visions. Elle instruit et restitue les premiers signes de la terre, des avertissements. Elle valide les rêves, les traces et l'origine. Elle vient du seul pays. Elle est natale et algérienne" (Le jour du séisme, Stock, 1999). Elle raconte son enfance algérienne et ses questions identitaires dans Garçon manqué (Stock, 2000). Son identité est plus dans ses passions que dans ses racines. Nina Bouraoui a deux passions: aimer, écrire. C'est d'ailleurs un peu la même chose. L'écriture est un sentiment amoureux. L'amour est une écriture. Quand Nina se donne à quelqu'un, elle se donne à lire. Dans Poupée bella (Stock, 2004), Nina Bouraoui décrit les strates amoureuses de sa vie, les femmes de sa jeunesse qui sont devenues les femmes de sa vie. Nina aime les femmes. Elle succombe à leur beauté.

Mais Nina a tout de même des racines, là-bas en Algérie, où elle a passé les quatorze premières années de sa vie. Elle n'a jamais quitté l'Algérie. On l'a enlevée à l'Algérie. "Mon enfance ouvre le jardin, el boustaïn. Elle dicte et impose. Elle construit une école, el madrassa. Elle prend et remplace. Elle écrit, kataba. L'enfance est un lieu ouvert. Elle est, soutenue. Elle est, à proximité. Elle devient un corps, une voix, un sens. Elle porte deux visages. Elle existe, encore. Elle déborde. Elle tient sur un jour. Elle reste, à jamais. Elle se transmet. Elle fait - âmala - la mémoire. Mon enfance dévore ma vie". En France elle a dû renaître. Elle raconte cela dans Mes mauvaises pensées (Stock, 2005), un roman qui lui a valu le Prix Renaudot.

Le 4 septembre 2008 est paru chez Stock le dernier Bouraoui, le onzième : Appelez-moi par mon prénom. Nina raconte l'histoire d'une rencontre entre une jeune femme écrivaine et l'un de ses admirateurs. Elle raconte comment jour après jour une passion s'est construite. En 2007, c'était Avant les hommes, un jeune homme encore adolescent détruit la force de son désir. 

                         

Vivre est un métier. Cela doit s'apprendre. "Ma terre assurait ma vie. Elle donnait le sens et la joie. Elle savait mon corps, sa force, ses adaptations, rapides. Ma terre porte désormais mes envies; transformée, elle enfouit mes instants, majeurs. Je deviens sans Alger. Je deviens sans enfance. Je deviens sans attaches, soumise au bruit et au souffle violent. Je deviens une ombre sans lumière". A sept ans, Nina était Garçon manqué; à douze ans La voyeuse interdite; à seize ans, La vie heureuse; à vingt ans, Poupée Bella.

A seize ans, Marie, son héroïne de La vie heureuse (Stock, 2002), a connu l'amour dans la confusion extrême de ses multiples rencontres : est-ce de l'amour ou de l'amitié ? suis-je entourée ou suis-je seule ? En ce temps là on apprend qu'il y a du danger dans l'amour, Klaus Nomi a le sida.  "Je dors avec le visage de Diane en tête, je dors avec la langue de Diane dans ma bouche, je dors avec son ventre chaud, je dors avec sa peau, je dors avec son odeur, avec sa salive, avec ses lèvres qui creusent, je dors sans Diane et avec Diane, je dors avec un autre corps que le sien, je dors à Uster, je dors en Thaïlande, je dors sur la plage de l'île aux Dragons, je dors dans un bain d'Opium, je dors dans les mains de Diane qui défont les muscles et les blessures, je dors à l'intérieur d'une fille... je dors et une voix répète : Viens".

Les livres de Nina viennent de son corps. A neuf ans, elle a écrit sa première nouvelle et a découvert l'ivresse de l'écriture. L'écriture est son vrai pays, le seul dans lequel elle vit vraiment, la seule terre qu'elle maîtrise. Et Nina (Yasmina) sourit. Son sourire est le signe extérieur de sa richesse intérieure. Au début Nina écrivait pour se faire aimer. Aujourd'hui elle écrit parce qu'elle a aimé. 

 Leila Ghandi, le sens des autres (d'après www.leilaghandi.com)

Pour apprendre, il faut désapprendre. Pour comprendre, il faut oublier. Pour voir, il faut regarder. Pour entendre, il faut écouter. Pour vivre, il faut toucher, sentir, goûter. Pour partager, il faut écrire, photographier, dessiner, filmer. Leila Ghandi est née au Maroc (à Casablanca) en 1980. Elle a grandi au Maroc. Elle est venue en France. Elle a étudié en France (Sciences Po Paris). Mais aujourd'hui elle est mélange. Elle est marocaine, française, tibétaine, péruvienne, kenyane. Elle est musulmane, chrétienne, bouddhiste. Elle parcourt le monde. Elle le découvre. Elle l'apprivoise. Sa vie est une succession de rencontres. Elle partage l'intimité des autres.

Leila Ghandi parcourt le monde avec son coeur, son intelligence, son stylo, son appareil photo. Le voyage a toujours fait partie de sa vie. Enfant, elle voyageait déjà avec ses parents et son frère. Elle voyage seule depuis qu'elle a quinze ans, avec une caméra depuis qu'elle en a dix-neuf. Elle ne voyage pas pour fuir mais pour se rapprocher d'elle-même, de ce qu'elle est, de ce qu'elle a été, de ce qu'elle sera, et pour se rapprocher des gens, de l'ailleurs, des arbres, des pierres, des cultures, des croyances. Elle réalise des films documentaires non seulement pour le souvenir (égoïste) mais surtout pour le témoignage (altruiste). Elle publie ses reportages dans de nombreux magazines (Jogging, Running, Citadine, Vacances pratiques). La jeune franco-marocaine a été très marquée par la Chine. Elle y a vécu un dépaysement total où chaque coin de rue, chaque train, chaque repas, chaque conversation est source d'étonnement. Elle aime les longs voyages où elle peut être en immersion totale. Elle aime écrire. Elle écrit depuis qu'elle a appris à écrire. Elle photographie depuis qu'elle a appris à regarder. La photographie est pour elle un acte d'amour.

                           

Leila Ghandi aurait pu être directrice de marketing dans une grande entreprise multinationale. Elle préfère n'avoir sur elle que trois T-shirts et deux pantalons et partager avec les gens les trains bondés qui traversent la Chine. Elle préfère les rires des enfants et les sourires des vieillards édentés, les yeux qui brillent, le soleil brûlant, les nuits froides, les moustiques, les bus ratés, le sress, le speed, la lumière des temples tibétains, la vodka, le lait de jument, les doutes, les certitudes...

Leila Ghandi sera au Parlement européen les 23 et 24 octobre 2008 où elle présentera une exposition photo dans le cadre du "comité interculturel et interreligieux". En septembre elle était à Marrakech. En novembre, elle interviendra à Paris dans une réunion publique: "Le sens des autres", avant de partir en Italie pour animer une série d'ateliers littéraires. Elle a toujours des projets plein la tête. Son cerveau est une mappemonde. Son coeur est un chant qui susurre le soir au coin du feu, qui vogue entre les vagues d'un bateau sur le Fleuve Jaune, qui s'élève dans les airs dans les montagnes de l'Himalaya. Le monde se dessine sous ses pas, s'allume sous l'oeil de sa caméra. Et quand elle s'arrête à Paris, la ville qui est sa deuxième maison, c'est pour mieux repartir bientôt. Hors des sentiers battus.

Chahdortt Djavann, à son corps défendant

C'est l'histoire d'une (encore) fillette de quinze ans, condamnée à mort pour ne pas s'être soumise à la loi des bourreaux et qui, s'apprêtant à mourir, rend hommage à sa tante, femme libre et muette (mais l'était-elle vraiment tant elle faisait parler son silence). La Muette (Flammarion, 2008) est certes un roman, mais parfois la réalité dépasse la fiction et la réalité, Chahdortt Djavann, la connaît et la raconte, en fiction ou en essai pamphlétaire dans tous ses livres, tous écrits directement en français.

A son arrivée en France, elle ne connaissait pas un mot de la langue de Molière. Elle avait fui l'Iran, pays où elle est née en 1967, elle a quitté Téhéran, où elle a grandi au côté de sa mère et de ses quatre frères et soeurs, sans son père emprisonné, elle a déserté pour garder la tête haute et libre, elle a d'abord séjourné à Istanbul avant de débarquer à Paris en 1993. Dés lors, elle a décidé de combattre par l'écriture. Les mots sont ses armes pour dire "Bas les voiles !" (Gallimard, 2003). Elle dit que le voile est l'emblème d'un système où la toute-puissance masculine assigne à la femme son étoile jaune, lui permettant de mieux s'approprier le corps féminin. Elle écrit dans "Je viens d'ailleurs" (Autrement, 2002) combien l'insupporte le statut des Iraniennes de sa génération.

                                 

Chahdortt Djavann choisit les mots qui font mouche dans "Que pense Allah de l'Europe ?" (Gallimard, 2004): "Les hommes, comme on sait, font beaucoup parler Dieu. Mais il ne faut pas tenir pour paroles divines les propos des hommes. C'est plutôt l'inverse : pour débusquer les intentions des hommes, il faut prêter attention à ce qu'ils font dire à Dieu". Dans un autre livre, "Autoportrait de l'autre", elle se met dans la peau d'un homme, elle y écrit cette belle phrase : "Il parlait de son passé comme d'un chagrin d'amour". Chahdortt Djavann s'adresse à l'Occident en publiant chez Flammarion en 2007 "A mon corps défendant, l'Occident". Elle argumente : "Le voile n'est pas un signe religieux, car il ne concerne QUE les femmes. C'est le symbole d'une discrimination sexuelle qui définit et limite l'espace féminin, qui valide l'idée selon laquelle la femme serait responsable voire coupable du désir qu'elle est susceptible d'inspirer. A elle alors de se débrouiller pour ne pas le déclencher", le voile ou le viol. Et le contrôle de soi ? Et le respect de l'autre ? s'insurge-t-elle. En France, Chahdortt Djavann réclame une loi, une loi qui interdirait le voile aux mineures, qui considérerait le voile comme une maltraitance, un appel à la pédophilie, car le voile met la fillette sur "le marché du mariage" et donc sur "le marché du sexe".

Dans "Comment peut-on être français ?", elle répond à Montesquieu ("Comment peut-on être persan ?"), par la voix d'une jeune Iranienne fuyant son douloureux passé. Chahdortt Djavann est française aujourd'hui et c'est donc dans ce pays qu'elle aime tant qu'elle est décidée d'agir au nom de la protection des mineures, au nom du respect dû aux jeunes filles.

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