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De l'ombre à la lumière, du mépris à la reconnaissance, de l'anonymat à la notoriété, le chemin a été long, cahotique, semé d'embûches pour celles et ceux qui font aujourd'hui ce que nous appelons ailleurs "la une de la pluralité", qui montrent de cette France de la diversité le visage créatif que nous aimons. Cheminons donc aujourd'hui avec quelques personnalités qui peuvent témoigner de ce parcours difficile et pourtant "réussi": leurs vies sont des témoignages, leurs créations sont des actes de générosité.  Jeanne Benameur écrit et fait écrire. Fatima Rhazi photographie et transmet sa force mentale aux "femmes d'ici et d'ailleurs" de sa bonne ville de Marseille. Salim Jay peut raconter l'opprobre qu'il a rencontré en voulant vivre par ses mots. Peut-on être amoureux des lettres dans un monde de chiffres ? Abel Jafri a puisé dans son enfance misérable l'énergie qui lui a fait franchir des montagnes et des océans. De miracles en miracles, - mais sont-ce vraiment des miracles ? - au bout du chemin, il y a... Jeanne Benameur lave les ombres On ne choisit pas d'être écrivain. On en ressent le besoin. On écrit par nécessité. Jeanne Benameur a écrit son premier conte à sept ans. Deux ans auparavant, elle était arrivée en France en suivant son père tunisien et sa mère italienne dans leur immigration. La guerre d'Algérie a marqué sa petite enfance. De La Rochelle où sa famille a débarqué, Jeanne a gardé son goût pour les bateaux et l'univers marin. A l'adolescence, elle lit Stendhal, Mauriac, s'ouvre au théâtre avec Racine. "Laver les ombres", actuellement en librairie A l'âge adulte, Jeanne Benameur a choisi de transmettre son goût pour les lettres en devenant enseignante. Elle commence en milieu rural dans les Deux Sèvres. C'est là qu'elle anime ses premiers ateliers d'écriture. Puis elle quitte sa campagne pour arriver en région parisienne. Dans son école de banlieue, elle a voulu raconter à ses élèves des témoignages qui puissent les aider à progresser dans leur vie. Elle publie "Samira des quatre", puis "Pourquoi pas moi", et enfin "Adel coeur rebelle", trois livres qui se complètent et qui ont beaucoup plu à ses élèves. Mais Jeanne Benameur écrit aussi pour les adultes. Dans "Les demeurées", elle raconte l'histoire d'une femme analphabète qui est la risée de son village et lorsqu'elle doit se rendre à l'école obligatoire, la petite craint d'être séparée de sa mère par le fait d'apprendre à lire et écrire. En 2006, elle porté à la scène sa propre autobiographie dans "Ca t'apprendra à vivre". Ses personnages, Samira, Adel et Yasmina ont entre 13 et 15 ans. Ils sont "d'origine maghrébine", de familles ouvrières, vivant dans des cités. Ils sont déterminés à mener leur projet jusqu'au bout, refusant de se soumettre aux traditions (Samira), devenant chef de bande dans un groupe de garçons (Yasmina). Ils veulent devenir peintre (Yasmina) ou journaliste. Leur adolescence est l'histoire de rencontres. Samira rencontre François des beaux quartiers. Des enseignants jouent un rôle-clé pour les accompagner dans leurs projets. Le professeur d'histoire-géographie fait découvrir le centre de Paris à Adel. Le professeur de dessin encourage Yasmina dans la peinture. Le professeur de lettres demande à Samira d'aider François... Léa, le personnage principal de "Laver les ombres", le dernier livre de Jeanne Benameur (sorti le 20 août 2008 aux éditions Actes Sud), est une jeune danseuse. Son corps gracile dégage la grâce. Mais elle sent des entraves pour arriver au sommet de son art. C'est l'ombre de sa mère qui à l'âge de seize ans vendait son corps dans une maison close. Avis de tempête sur la ville de son enfance. Avis de tempête sur son corps qui lui échappe. Jeanne Benameur est très sollicitée pour intervenir dans les collèges et les lycées. Bien avant Entre les murs, elle avait décrit par une galerie de portraits le collège de sa banlieue, entre la jeune prof fraîchement mutée et dépressive, la principale névrosée, la documentaliste qui anime un atelier d'écriture, la jeune collégienne en échec scolaire mais génie du dessin. C'est en 2000 qu'elle a abandonné l'enseignement pour se consacrer totalement à l'écriture mais elle continue à rencontrer encore beaucoup d'élèves et d'enseignants. Elle anime des ateliers d'écriture en milieu carcéral ou avec des enfants tsiganes. L'approche de la psychanalyse lui permet d'aborder les profondeurs des émotions, des sentiments, des angoisses, de parler de la mort. Elle lave les ombres. Elle rend l'intime universel.  Fatima Rhazi entre midi et deux (son portrait par le site Femmes d'ici et d'ailleurs) "Fatima Rhazi a fait son premier séjour en France à 15 ans, comme élève d'une école de coupe et couture. Un apprentissage obligé, qui ouvrira sur une passion, mais après bien des détours... Revenue au Maroc avec son diplôme en poche, Fatima ne s'attarde guère dans les ateliers de confection, où son penchant pour la créativité lui nuit : " Je n'étais pas rentable ! ". Elle postule pour un poste de réceptionniste-archiviste dans une agence photos de presse sportive, et à sa grande surprise, est embauchée. Athlète elle-même, elle connaît le milieu sportif. Elle va s'initier à la photo " entre midi et deux " dans le labo, puis suivre son patron en reportage. Elle devient bientôt apte à voler de ses propres ailes, mais on tarde à lui délivrer la carte de presse, " comme si j'allais semer la pagaille dans les stades ! ". Une femme photographe, c'est du jamais vu au Maroc ! Fatima a d'ailleurs caché son activité à sa famille. Quand celle-ci l'aperçoit sur une image de télévision, c'est le scandale, la rupture. La réconciliation viendra avec la consécration officielle, à 24 ans, quand elle entre dans l'équipe des photographes du roi. Mais au moment où elle récolte les fruits de sa persévérance, un problème de couple l'oblige à fuir avec sa fille. Elle s'installe à Marseille. Son espoir de trouver du travail dans son domaine est vite déçu : sa réputation ne l'a pas suivie en France, et puis, " être basanée et crépue, ça n'était pas un avantage non plus ! ". Alors, Fatima suit des stages, qui s'ils ne lui apprennent pas grand chose, l'ont de son propre aveu " socialisée ". C'est ainsi qu'elle rencontre la graphiste Martine Derain, la première à saluer ses compétences et à l'encourager, et qui facilite sa première embauche, comme animatrice dans un centre socio-culturel. Là, Fatima découvre la détresse morale des exclu(e)s, une leçon qu'elle n'oubliera jamais. Elle y reste jusqu'en 1993, tandis que mûrit le projet d'ouvrir son propre studio. Quand elle demande un financement pour monter son entreprise, on lui donne " six mois pour se casser la gueule ".  Elle sait pourtant avoir trouvé un créneau innovateur : les photographies de mariages maghrébins. Effectivement, c'est le succès. Elle étend sa prestation à la préparation des mariées, qu'elle pare de ses créations en costumes et accessoires. La voici donc revenue à la couture, à la stupéfaction de sa mère ! Sur le chemin de sa propre réussite, Fatima n'a pas perdu le sens de la solidarité : "J'ai réussi à m'insérer professionnellement en préservant ma culture. Si ça marchait pour moi, les autres pouvaient faire pareil." Sur ce principe est née l'idée de Femmes d'Ici et d'Ailleurs, qu'elle a créé pour mettre en commun les compétences, les espoirs et les énergies des femmes à Marseille. Elle, qui a connu les affres de l'insertion sociale et professionnelle à son installation dans cette ville, a su vaincre les obstacles grâce à ses atouts personnels et sans renier sa culture. Elle est convaincue que les autres femmes peuvent y réussir également en utilisant leurs compétences, issues des savoir-faire traditionnels transmis au sein de la famille. "Plutôt que de gâcher son talent dans des petits boulots sous-payés, ou son temps dans des stages-parking, mieux vaut créer des activités économiques, qui généreront des emplois plus que dignes, épanouissants", raconte Fatima Rhazi qui sait de quoi elle parle. Les miracles improbables de Salim Jay En 1973, Salim Jay, jeune journaliste de vingt-deux ans, prend la décision de quitter le Maroc. Ce départ brutal, avec cinq cents francs en poche, le conduit très vite à manquer à peu près de tout. Comme l'a écrit Michel Tournier à son propos : « J'eus alors le spectacle d'un personnage totalement désarmé, non viable, résolument réfractaire à toute solution rationnelle et durable des problèmes matériels de la vie et subsistant néanmoins par une suite de miracles imprévisibles. » Né d'un père marocain musulman et d'une mère française juive d'origine roumaine, Salim passe à Paris les six premières années de sa vie. Il grandit ensuite à Rabat où il est élève au lycée français. La littérature a pris toute sa place dans la vie de Salim le jour où il a entendu pour la première fois son père réciter l'un de ses propres poèmes. Il a alors pu mesurer le plaisir que cet homme avait à dire un texte qu'il avait composé. Ce fut une révélation et, paradoxalement, une révélation d'autant plus forte qu'il ne comprenait pas le sens de ce qu'écrivait son père puisqu'il ne lui avait pas enseigné l'arabe. Dans Portrait du géniteur en poète officiel, publié pour la première fois en 1985, Salim règle la question du père, qui rendait hommage au Roi par ses vers enthousiastes, mais poète alcoolique pour qui "chaque poème était une chanson à boire". Salim Jay a éprouvé pour ce géniteur du dégoût et de la tendresse mais il a en commun avec lui ce besoin éperdu du Maroc mythique et quasi-mystique. Il a pour le dire, avec son père, un terrain commun : la littérature.  Quelques autres livres de Salim Jay: Cent un Maliens nous manquent (1987, roman qui évoque les premiers "charters" de Maliens au temps de Charles Pasqua); L'oiseau vit de sa plume (Belfond, 1989); Du côté de Saint-Germain-des-Prés (1992); Tu ne traverseras pas le détroit (2001); Dictionnaire des écrivains marocains (2005); Embourgeoisement immédiat (2006); Victoire partagée (2008) ... Abel Jafri que le désert inspire Son père était touareg du sud de l'Algérie (Alouef-Oasis), sa mère italo-tunisienne. Il est né en Tunisie mais a grandi (dans une famille de onze personnes) dans un bidonville de Saône-et-Loire (pas d'eau, pas de chauffage), avant d'arriver à Aubervilliers. Il a commencé sa vie d'adulte par une kyrielle de petits boulots avant de fréquenter assidûment le centre d'animation de son quartier où il s'essaie au théâtre d'improvisation. Abel Jafri à 18 ans voulait faire du théâtre ou du cinéma. Ses parents ne comprennent pas très bien ou ils sont trop occupés. Il joue dans une première pièce, file un jour en Suisse à l'occasion d'un festival (le Festival de Genève), bavarde un peu par hasard avec une dame américaine sans savoir que c'est une "casteuse" influente et c'est par elle qu'il va trois ans plus tard se retrouver dans le casting de Ma passion du Christ de Mel Gibson ! Il interprète le chef des gardiens du temple. Mais de retour en France, on ne lui propose que des rôles de terroriste. On l'a vu en 2006 dans Bled number one, l'histoire d'un retour forcé, après expulsion, vers une Algérie que l'on découvre tiraillée entre un désir de modernité et le poids des traditions ancestrales. En 2008, il est dans L'autre moitié, l'histoire des retrouvailles entre deux frères d'origine algérienne ou la confrontation de deux itinéraires opposés.  La Passion du Christ aura été l'expérience capitale pour Abel Jafri, non seulement pour sa carrière de comédien, mais surtout dans sa vie d'homme. Il raconte : "La violence du film est un miroir de la violence qui habite le cœur de l'homme. Cette méchanceté, ce mystère du mal, nous en sommes tous un peu complices, et si nous en prenons conscience il n'est jamais trop tard pour inverser la vapeur, pour aimer. Seule une force d'amour peut triompher de l'absurde". Et il conclut : "Nous pouvons être solidaires dans le bien, décider que la lumière brille dans les ténèbres, par nos actes quotidiens". A méditer. |