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25-08-2008

"- J'ai entendu dire que tu écrivais un livre sur la famille, tu l'as fini ? - Oui, presque. Y-a-t-il des choses que tu ne voudrais pas que je dise ?". Fatima, la seconde mère de Bachir Hadjadj réfléchit un peu puis lui demande : "Tu vas dire comment on m'a vendue à l'âge de quinze ans ? - Oui, je le dirai ! - Alors, écris". Nous avons intitulé cet article "grains de sel". Mettre son grain de sel en français, c'est s'immiscer dans une conversation, le plus souvent pour briser un non-dit. Le grain de sel est un symbole : mêlé à l'eau, il se fond en elle, le moi se fond dans le Soi universel, les histoires individuelles font la grande histoire. Mais le sel purifie, il protège. Le sel est le symbole de l'amitié, parce qu'il est partagé, et de la parole donnée.

 Bachir Hadjadj, Hubert Haddad, Skander Kali, Minh Tran Huy mettent leurs grains de sel. Ils sont  parmi les dix finalistes du prochain Prix 2008 des Cinq Continents de la Francophonie, qui sera attribué le 13 octobre 2008 à Québec. Leurs romans sont de fabuleux témoignages. 

 Les voleurs de rêves

"La mémoire se bâtit sur les blessures" (Derrida).

Bachir Hadjadj renoue les fils de l'histoire. Les histoires individuelles se tissent et s'entrelacent pour écrire la grande histoire.

Il y a bien longtemps, ses ancêtres étaient des cow-boys, sauf qu'on ne les appelait pas comme ça sur les Hauts-Plateaux algériens, ils étaient des bergers à cheval, des Oulad Madhi, du nom de la tribu.En 1870, le pays est occupé, "pacifié". En 1900, les Gouer, les colons, n'en finissent pas de travailler. Les Roumis sont si puissants ! Ils font fi du désert et du sirocco. En 1915, le père de Bachir Hadjadj se battait pour la France sous les déluges de feu de Douaumont. Son ami le Breton, le typographe de Saint-Brieuc, n'est jamais revenu d'un ultime assaut en 1917. Le père est rentré, sept enfants sont nés. Deux mères veillent sur Bachir, M'Ma et Fatima.

                           

                                 (Delloula, dite M'ma, la mère)

En 1946 à Constantine, Bachir est dans la grande classe de Mr Lebrun qui lui parle des pipes de Saint-Claude et élève des vers à soie. C'est fascinant des chenilles qui deviennent papillons ! L'instituteur lit aux enfants Selma Lagelöf que Bachir prenait pour une Arabe avec un prénom pareil. Le docteur Bertrand battait la campagne pour faire un peu d'éducation sanitaire. Tellement d'enfants mouraient de diahrées fulgurantes ! Que Dieu bénisse "le toubib Bitran"! En 1949, les filles à robes d'été et chapeaux à fleurs, les garçons en costumes cravates font la rentrée des classes aux portes du lycée d'Aumale. C'était un grand jour à immortaliser par une photo.

                

                 (rentrée des classes en 6ème à Constantine, 1949)

On éprouve une joie forte et cette impérieuse nécessité de réussir. Mais au lycée français de Constantine, on ressentait de plus en plus qu'il y avait "eux" et "nous". Les idylles de Roméo "eux" et de Juliette "nous" naissaient parfois mais étaient violemment rejetées par l'entourage. 1958. Les chasseurs alpins ont remplacé le maître Lebrun et le docteur Bertrand. Les armes ont remplacé le crayon. Bachir Hadjadj, étudiant à Grenoble, s'engage à l'ALN. 1964. L'Ordre moral règne. Le commissaire de police se fait menaçant: "Ignores-tu donc qu'on ne boit pas de bière en terre d'islam ?". L'inquisition règne. L'Algérie construit sa propre histoire en rejetant tout ce qui peut rappeler la présence française et tout ce qui était antérieur à l'islam n'a jamais existé. Le "Efélène" est le seul maître. Bachir Hadjadj, ingénieur dans une société industrielle d'Etat, s'engage dans la vie politique, tente de construire la démocratie. Mais le parti unique cadenasse la pays. En 1972, il quitte l'Algérie pour la France. A la retraite aujourd'hui, Bachir Hadjadj écrit, parce que sa fille, née en France, l'interroge : "Je voudrais savoir d'où je viens".

                          

                       (le père, à gauche, et le grand-père, à droite)

"La mémoire se bâtit sur le disjoint". Bachir a rompu le silence. Il raconte l'épopée de sa famille. Il révèle comment les "voleurs de rêves" ont brisé l'Algérie. Et pourtant Bachir rêve encore. La saga familiale continue. Sa fille "française jusqu'au bout des ongles" et ses deux fils continuent l'épopée. La mémoire se bâtit sur l'hétérogène. (Les voleurs de rêves, Bachir Hadjadj, Albin Michel, 2007)

 Palestine

Hubert Haddad a un air de Jacques Higelin, le visage buriné d'un père marchand forain ex-tailleur de pierre en Tunisie et le regard inquiet d'une mère d'origine algérienne qui souffrait de troubles de l'identité. Son identité à lui est celle d'un titi de Ménilmontant. Au sortir de l'adolescence, il plonge tête baissée dans la poésie surréaliste.

                           

En 1968, il a 21 ans, il promène sa dégaine hallucinée sur les boulevards, il écrit Armelle ou l'éternel retour qui ne paraîtra qu'en 1985. Né à Tunis en 1947, ila suivi l'exil de ses parents à Paris alors qu'il avait cinq ans. Il a dressé dans Un rêve de glace en 1974 le portrait d'un héros atypique qui tombe amoureux d'un cadavre, la dépouille d'Eve, suicidée. Hubert Haddad vit entre réalité et hallucination. Il cultive l'hystérie et les paradoxes. Il cultive l'écriture dans des ateliers... d'écriture, des magasins d'écriture. Il voyage. En 2007, il publie Palestine, sans doute une façon d'interroger sa judéité et son arabité. Palestine est un reportage poétique à Hébron. Il raconte l'amnésie de Cham, soldat de Tsahal prisonnier d'un commando palestinien puis recueilli par d'autres Palestiniens qui l'appelleront Nessim et le coifferont d'une keffieh. Une nouvelle identité se construit au contact de ses "sauveurs". Palestine est un roman sur l'identité. Quand on parle de la guerre, on ne définit pas qui nous sommes, dit Hubert Haddad. De la misère de Ménilmontant en 1962 à sa vie d'écrivain prolifique aujourd'hui (une cinquantaine d'ouvrages à son actif), Hubert Haddad témoigne de l'écriture qui sauve, qu'à 18 ans, il a rencontré  comme une obsession qui lui a donné l'envie de respirer et le goût d'aimer, le désir de liberté. A 61 ans, Hubert Haddad est plus poète que jamais. La poésie est une source, un coeur qui bat, une voix qui donne l'espoir... l'espoir qu'un jour Palestiniens et Israéliens coexisteront, que juifs, musulmans, chrétiens cohabiteront, citoyens d'une même terre. (Palestine, Hubert Haddad, Zulma, 2007)

 Abreuvons nos sillons

Skander Kali a 38 ans. Il habite Paris. Il a vécu 27 ans à Vitry-sur-Seine. Il raconte... Skander Kali fait parler Cissé, un ado de banlieue (Vitry-sur-Seine) dont le destin violent l'amène du collège à la prison.

                             

En prison, Cissé découvrira la littérature en autodidacte. Skander Kali fait parler Cissé dans sa langue d'ado, crue et directe, réduite au minimum. Mais Skander Kali ne veut pas s'entendre dire qu'il appartiendrait à un nouveau courant de littérature urbaine. Il est tout aussi capable d'écrire en faisant parler un berger des Hautes-Pyrénées ou un pêcheur des Cyclades. Il a écrit Abreuvons nos sillons sans influence extérieure, dans son coin, dans sa bulle. Abreuvons nos sillons est son premier roman. Il raconte la banlieue qui brûle. "Il y a toujours quelque chose qui flambe quelque part en France. Des bagnoles, des collèges, des gymnases, des écoles maternelles, des forêts. Les gens se savent impurs. Tout ce qu'ils veulent, c'est une forme de purification. Rien ne vaut la flamme lorsqu'on veut éradiquer un virus. Il nous restait que ça en fait : la purification par le feu. C'était exactement ça, aussi sûrement que la pourriture qui est en nous, la flamme de la destruction doit brûler notre péché. Celui d'exister". Le roman commence par l'épreuve du feu. La prison brûle quand la canicule fait monter la température à 42 degrés dans les cellules. Cissé sait qu'il va mourir là. Ses souvenirs remontent à la surface. "La misère, c'est dans le sang. Celui de nos parents. C'est génétique. C'est racial. Pour nous, pas de femme souriante, pas d'écran à plasma, pas de déjeuner du dimanche en famille. Non, pas de truc comme ça. Non, pour nous, que des embrouilles minables à deux euros. Il y a eux et il y a nous... une fois que vous avez compris ça, vous avez compris le monde qui nous entoure".(source: le bibliomane)  (Abreuvons nos sillons, Skander Kali, Ed.du Rouergue, 2008)

 La princesse et le pêcheur

Minh Tran Huy raconte une histoire. Lan a 15 ans. Elle est née en France. Ses parents vietnamiens ont émigré à Paris au début des années 1960 pour poursuivre leurs études. Nam est plus âgé qu'elle de quelques années. Il fait partie de ces "boat people" qui ont fui le Vietnam en laissant tout derrière eux. Au cours d'un voyage linguistique en Angleterre va naître entre eux une complicité, pour lui une amitié, pour elle un amour, une passion. Histoire banale ? Le récit ne l'est pas qui permet à son auteur, Minh Tran Huy, jeune romancière de 28 ans, d'exprimer tout son talent dans une narration presqu'autobiographique.

                       

Minh Tran Huy est née en 1979 à Clamart. Elle a poursuivi des études de Lettres et de Sciences Po. Elle est aujourd'hui rédactrice en chef du Magazine Littéraire. La Princesse et le Pêcheur, l'histoire de Nam et de Lan, est son premier roman (2007). Elle mêle habilement à son histoire des contes traditionnels vietnamiens - celui de la princesse et du pêcheur - et l'expérience d'un voyage au Vietnam où la réalité cache l'indicible. En 2008, Minh Tran Huy a publié un recueil de contes vietnamiens, Le lac né une nuit..., les contes que lui racontait sa grand-mère. En mai dernier, aux Etonnants Voyageurs à Saint-Malo, Minh Tran Huy a raconté aux festivaliers son identité de Française, qu'elle est totalement par sa façon de vivre, et de Vietnamienne, qu'elle est par ses racines, les contes et légendes de sa grand-mère, des odeurs, des sentiments, un attachement à cette façon d'être ensemble. La vietnamité est la source de son identité de femme française.

Minh Tran Huy écrit pour mettre des mots sur le silence des parents, pour dire ce qu'ils n'ont pas pu ou pas su dire. (La Princesse et le Pêcheur, Minh Tran Huy, Actes Sud, 2007)

Voilà que ma vie me remonte à la gorge, je ne suis pas simplifiable, chaque événement me le prouve, chaque geste me ramène à moi-même, écrivait Albert Memmi en 1953. Son livre s'appelait... la statue de sel.

GD, le 08.08.08

 

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