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08-07-2008

" Les racines, c'est très important. C'est comme si on avait plusieurs coffres au trésor. On va de l'un à l'autre, c'est très agérable", dit Farid Boudjellal, ajoutant : "Et tout ça donne un bon petit Français !".

     

" A chaque fois que je suis en Iran, je suis chauviniste française alors qu'en France je suis nationaliste iranienne..." Marjane Satrapi est fière d'être iranienne et heureuse de vivre en France. "Mes meilleurs amis maintenant sont en France, c'est avec eux que je construis des choses... Donc la France, c'est mon pays, je suis concernée par tout ce qui s'y passe". Par le dessin, Farid Boudjellal, Jung, Marjane Satrapi, Zeina Abirached racontent leur enfance. C'est leur catharsis, leurs planches de salut. En mettant en images ce qu'ils ont vécu en Iran, au Liban, en Corée,... ils construisent leur vie, libérée de toute forme de traumatisme.

Farid Boudjellal en famille

Dans la famille Boudjellal, je demande la grand-mère. Marie Caramanian est la mémé d'Arménie. Rescapée des évènements de 1915, sa vie a connu tous les drames du XXème siècle.(Mémé d'Arménie, éd. Futuropolis, 2005)

 Dans la famille Boudjellal, je demande le père. Né en Turquie, de père algérien et de mère arménienne (Mémé), il a épousé une Constantinoise de souche kabyle, avant d'émigrer à Toulon où Mémé a rejoint la famille.

Dans la famille Boudjellal, je demande le frère, Mourad. C'est un homme pressé. Il est le Président du club de rugby de Toulon et le créateur d'une maison d'édition spécialisée dans la bande dessinée, Soleil. Mourad Boudjellal est un vrai passionné du neuvième art.

                       

Dans la famille Boudjellal, voici Farid, né le 12 mars 1953 à Toulon. En 1961, il est atteint de la poliomyélite. Son enfance de petit polyo - et qui plus est d'asthmatique -, c'est un CAP de menuiserie d'abord, de comptabilité ensuite, et finalement le bac et la fac. Ayant le goût du dessin, il propose ses premières planches, les courtes histoires d'Abdullah à Charlie en 1978. Il a alors 25 ans. Charlie Mensuel publie l'Oud, son premier grand récit. Le "beur" des années 80, c'est lui ! Ses productions se multiplient : les Beurs, Le gourbi, Ramadan. Il collabore à L'Echo des Savanes, Zoulou, Baraka. Le Toulonnais finit par s'installer à Paris (Belleville). Il voit dans la rue les personnages qu'il va dessiner. Juifs Arabes sort en 1990, en pleine guerre du Golfe. Il croque les couples mixtes - Jambon Beur -, se gausse des "beurgeois", couvre de ridicule les intégristes, n'oublie pas sa mère - Ethnic ta mère. Farid Boudjellal est le dessinateur des folles années de l'intégration.

 Zeina Abirached, une enfance dans la guerre

Il y a Halim l'épicier qui offre des sucettes. Il y a Baron le couturier arménien qui joue du violon le dimanche. Il y a l'homme aux oiseaux. Il y a sa maman qui la protège de la guerre. Zeina Abirached, née à Beyrouth en 1981, a raconté son enfance dans Beyrouth, catharsis, alors qu'elle étudiait à l'Académie Libanaise des Beaux-Arts (ALBA). Parue en 2001, cette "catharsis" a donné la notoriété à cette jeune Libanaise, lui permettant de rejoindre Paris et poursuivre ses études de graphisme à l'Ecole Normale Supérieure des Arts Décoratifs (ENSAD). C'est à Paris (2005-2006) que Zeina a dessiné 38, rue Youssef Semaani où elle montre la vie des habitants d'un immeuble de Beyrouth. A la manière de Pérec mais par le dessin, en noir et blanc, dans un style très dépouillé en même temps que foisonnant de détails où chaque dessin est un message.

                         

Zeina Abirached est née pendant la guerre. Pour elle, pendant longtemps, la guerre était la normalité. Sa rue était barrée par un mur de sable. Beaucoup d'enfants de la guerre dessinent des avions, des chars. Zeina dessinait son microcosme humain. A la fin de la guerre en 1992, elle avait 11 ans. Ses dessins sont son travail de mémoire, son apprentissage de la vraie vie, sans le mur du bout  de la rue, de la vraie ville, (d') où elle peut enfin partir, revenir, comme les hirondelles. Son dernier album s'appelle: Mourir, partir, revenir, le jeu des hirondelles.

                        

 Marjane Satrapi, encrée dans l'histoire

 "En 1998, pendant la Coupe du Monde de foot, je revenais d'Iran, je n'avais pas regardé les matchs. Le soir de la finale, une de mes amies m'appelle : On a gagné !. Là j'ai pensé, c'est bon, ça veut dire qu'elle ne fait aucune différence entre elle et moi. Même si je ne suis pas de la même nationalité qu'elle sur les papiers, c'était notre victoire. Je le ressentais comme ça".  

 Marjane Satrapi est née à Rasht, au Nord de l'Iran, près de la mer Caspienne, en 1969. Elle est plus azérie et turkmène que persane. Elle est plus zoroastrienne que musulmane. Son père était le petit-fils du dernier empereur Qadjar. Il lui donnait à lire lorsqu'elle était enfant des BD sur l'histoire du marxisme ! En 1984, alors qu'elle n'avait que 14 ans, ses parents l'envoient au Lycée français de Vienne en Autriche pour lui épargner l'oppression du régime des mollahs iraniens. De 1988 à 1994, elle revient au pays avant un nouveau départ, pour la France cette fois, en 1994. Elle entre aux Arts Décos à Strasbourg, puis "monte" à Paris. Elle rencontre les préjugés des Européens sur l'Iran et l'islam; "Je ne pouvais supporter le regard des autres, quand je disais que j'étais iranienne. Alors je disais que j'étais française". Aujourd'hui, Marjane Satrapi est de nouveau très fière d'être iranienne et sa BD en dit plus sur l'Iran contemporain que bien des livres "sérieux".

                              

 Persépolis raconte ces fillettes qui jouent dans la cour de leur école en utilisant leur voile comme une corde à sauter, la mère qui fait bouillir de l'eau dans la cour de la maison pour faire croire qu'il y avait quelque chose à manger, la petite bonne qui est tombée amoureuse du fils du voisin et les lettres d'amour que la fillette Marjane écrivait pour la bonne illettrée, les héros de la famille qui avaient milité pour une République indépendante, emprisonnés comme "espions russes", la guerre contre l'Irak, les perquisitions des Gardiens de la Révolution.

               

 Persépolis a été retranscrit au cinéma en film d'animation (Prix du Jury au Festival de Cannes 2007). Marjane Satrapi portera aussi bientôt à l'écran Poulet aux prunes, une histoire d'amour vécue par un membre de sa famille. Marji dessine ce qu'elle a vécu, les gens qu'elle a aimés ou respectés, comme sa grand-mère paternelle, "la onzième lauréate", qui fut la onzième femme de Rasht à obtenir son baccalauréat, qui s'est déguisée en homme pour fuir, qui a renoué avec la religion sur le tard... pour ne pas brûler en enfer. La mort est omniprésente dans la culture iranienne. Quand Marjane Satrapi rentre en Iran, elle va au cimetière visiter son grand-père, sa grand-mère, sa tante, toute sa famille...

 Jung, couleur de peau : miel

Jun Jung-Sik errait dans les rues de Séoul quand un policier l'a pris par la main pour l'emener à l'orphelinat. Il avait alors 5 ans. Dans Couleur de peau, miel, Jung raconte les vagues souvenirs de cette errance, de la survie, de son adoption pas toujours très réussie en Belgique...

C'était il y a 35 ans. La Corée sortait à peine de la guerre. Les enfants orphelins ou abandonnés erraient dans les rues de Séoul. Plus de 200 000 petits Coréens ont été adoptés dans ces années-là! Jung est de ceux-là. Dans la banlieue de Bruxelles où il vivait après son adoption, le petit Jung se croyait belge comme ses frères et soeurs, mais à l'école, il apprend la différence. On l'appelle le Chinetoque, le citron, le jaune. Il se croyait miel. Jung ne voulait pas être coréen, il voulait être belge...

                             

                                        (Jung, à sa table de travail)

Jung est né le 2 décembre 1965 à Séoul, en Corée du Sud. A l'âge de 6 ans, en 1971, il est adopté par une famille belge. A 20 ans, il s'oriente vers les Beaux-Arts. Après avoir commencé l'illustration auprès de quelques magazines, il publie son premier recueil en 1991. L'univers asiatique est très présent dans ses dessins : Le vent (1997), Kwaidan (2001), Okiya, conte érotique japonais (2006). Couleur de peau, miel (2007) est un récit autobiographique en noir et blanc. Entre passé et présent, Kwaidan ("fantômes" en japonais) raconte l'épopée d'une jeune fille sans visage et d'un aveugle plein de sagesse, dans le Japon "médiéval".

                           

                                         (Nana, par Jung)

Un dessin d'une grande finesse, des couleurs superbes, un scénario émouvant, chaque album de Jung est l'expression d'un tempérament qui s'est construit dans un parcours de vie absolument singulier, entre une Asie mythique et une Europe fantasmée. Jung vit aujourd'hui en France. Il est l'une des grandes signatures de la BD francophone, comme le sont aussi devenus Zeina, Marjane, dans les années 2000, et Farid, depuis bien plus longtemps.

A lire cet été : la BD Paroles sans papiers, proposée par un collectif de dessinateurs pour mieux connaître les histoires de toutes ces personnes qui viennent en France et que l'on appelle "les sans-papiers". Ces personnes ont vécu (vivent) de grandes souffrances.  Préface d'Emmanuelle Béart. Elle nous invite à ouvrir nos yeux sans préjugé... Aux éditions Delcourt

           

 

          

            

             

 

            

 

           

           

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