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"Elle a cru en moi, alors que moi-même, je ne croyais pas en moi". Fily Keïta, 24 ans, de Champigny-sur-Marne, remercie beaucoup Mme Doucet, sa prof' en BTS Comptabilité qui lui a donné confiance en elle. Tout comme cette prof' de maths, prête à donner des cours à la maison pour ses élèves les plus motivées.  Fily Keïta Aujourd'hui - Fily l'a appris par hasard par de plus jeunes élèves - Mme Doucet expose avec fierté le 18/20 qu'elle a obtenu dans l'épreuve de comptabilité du BTS, une étude de cas, la montrant en exemple à tous les étudiants : "Vous voyez, ce que Fily a pu faire, vous aussi vous pouvez le faire". Fily Keïta m'a fixé rendez-vous rue de la Roquette à Paris. De "l'an vert du décor", le café où nous avons pris place, nous voyons la rue animée en cette heure chaude de juin. Un groupe d'Africains, que l'on dirait tout droit sortis du désert dans leurs tenues traditionnelles, tirent des valises à roulettes, empressés on le devine d'arriver à bon port après un long voyage. Fily sourit, pense à ses parents maliens. Elle voit aussi passer quelqu'un sur le trottoir d'en face. "Oh, regardez... c'est X (je n'ai pas retenu le nom), le meilleur danseur house de la capitale !". De la tradition à la modernité... "L'important, c'est..." Le père de Fily Keïta est arrivé en France en 1965, sa mère en 1981 à l'âge de 21 ans. Tous deux sont des Malinkés, de la région de Kayes. "La vie est un ballet, on ne le danse qu'une fois", dit un proverbe malinké. Maman Keïta, qui depuis plus de 25 ans est "agent de propreté", a toujours appris à sa fille, aînée d'une famille de huit enfants, que l'important était de pouvoir donner de la fierté autour de soi, à ses parents, à ses petits frères et petites soeurs, à ses amis, ses voisins, ses oncles et tantes du Mali,... et bien entendu de pouvoir d'abord être fière de soi-même. "L'important, c'est de toujours rester fidèle à soi-même ainsi qu'à ses idées, faire le bien autour de soi... et de réussir", me dit Fily. C'est le message qu'elle veut faire passer. Son père, en arrivant à Ménilmontant en 1965, a trouvé un studio et un emploi en quelques jours, dans le gardiennage. Aujourd'hui, il est le gardien, trois fois douze heures par semaine, d'une caisse de retraite. Toute la famille habite depuis une quinzaine d'années au douzième étage d'une tour qui en compte seize au Bois-l'Abbé, à Champigny-sur-Marne. C'est encore là, au sein d'une famille très unie et solidaire, qu'habite Fily Keïta, adjointe au maire aux quartiers du Bois-l'Abbé, 10 000 habitants, et des Mordacs, 6000 habitants, élue en mars 2008. Fily Keïta habite le Bois-l'Abbé depuis l'âge de quatre ans. "En tant qu'aînée, je n'avais pas le droit à l'erreur", me dit Fily, qui partage beaucoup avec ses frères et soeurs, dont la plus jeune a six ans. Elle partage sa chambre avec sa soeur Sayon quand celle-ci n'est pas à Londres où elle poursuit ses études. Dans la famille Keïta, tous les enfants ont Fily comme modèle.  Fily Keïta Retour aux sources Retour aux sources. Lorsqu'elle était adolescente, elle a participé à la création d'une association qui portait ce nom mais ces sources-là se sont taries. Elle s'est alors engagée, à 15-16 ans, dans une autre aventure associative, Main dans la main. Elle est aussi membre de Vijana Ya Congo, pour promouvoir les cultures africaines et aider les jeunes à se forger une identité épanouie. Vijana Ya Congo rassemble des jeunes de toutes les origines africaines et même antillaises. Fily a été très marquée par le Forum de la Jeunesse organisé à Bamako. Elle a passé un mois à Siby, ville de grand patrimoine, puis un mois dans sa famille. Siby est une ville de légende au pied des monts mandingues. On raconte que le grand roi Kamandjan Camara transperça la montagne de son épée à l'issue d'une grande bataille qu'il remporta à la tête des tribus alliées. Des projets de développement touristique de Siby sont portés par les associations franco-maliennes et, en sirotant son jus de mangue, Fily me parle avec passion de cette région qu'elle appelle "le pays des mangues".  Fily Keïta à Siby Voyages Fily Keïta est passionnée de voyage. Dés qu'elle le peut, elle boucle ses valises. "Depuis que j'ai eu 17 ans, je me débrouille toute seule. J'ai eu le permis à 18 ans et souvent je pars, parfois avec une cousine, en Corse, en Espagne, en Hollande, en Angleterre, au Maroc. J'ai visité le Taj Mahal en Inde. Au Mali, je suis allée au moins cinq fois. Je rêve d'aller en Amérique latine, au Mexique, à Cuba. Les voyages m'ont tout apporté. Ils ont fait ce que je suis aujourd'hui".  Fily Keïta, dans le camp d'Al-Fawar Mais le voyage qui l'a le plus marqué, c'était la Palestine en 2006. La Ville de Champigny a développé un partenariat avec le camp de réfugiés palestiniens d'Al-Fawar. Elle travaillait alors au service jeunesse de la Ville et a été invitée à faire partie de la délégation de 5 personnes. Les Campinois ont apporté des livres scolaires, des médicaments. Le Hamas venait de prendre le pouvoir. C'était une expérience forte. Fily Keïta a appris à connaître les élus de Champigny, l'adjointe à la santé, et puis Georges Charles, l'adjoint à l'urbanisme. C'était son premier pas vers l'engagement politique, ou plutôt le deuxième : "Pour moi, le déclic, c'était en 2002, lorsque Le Pen s'est retrouvé au deuxième tour des présidentielles. Un choc terrible !". En 2008, les élus lui ont demandé si elle acceptait de rejoindre leur liste. Elle a accepté. Une fois élu avec une confortable majorité, le Maire lui a proposé d'être Adjointe aux Quartiers là-même où elle vit et où a été toute son enfance. C'est avec enthousiasme qu'elle apprend maintenant sa nouvelle charge. Les habitants du quartier, les jeunes comme les vieux, les hommes comme les femmes, sont fiers de Fily.  Fily Keïta en Palestine Maire-Adjoint Fily Keïta, qui a une Licence d'Administration Publique et un Master en cours, se confronte aujourd'hui à la pratique quotidienne de la gestion d'une ville de 70 000 habitants. Très sportive depuis toujours (basket, foot,...), férue de danse (hip hop, danse orientale, danse africaine, salsa,...), elle court tous les dimanches dans le Parc départemental du Plateau à Champigny avant de se diriger vers les activités liées à sa charge de Maire-Adjoint. Tout juste après une longue nuit de fête de la musique, "pour toute la ville", elle a pris part ce 22 juin à l'inauguration de la stèle commémorant la présence de l'immigration portugaise dans ce qui fut dans les années 50-60 le plus grand bidonville de la région parisienne. Petit détour vers cette page marquante de l'histoire campinoise et, on peut le dire, de l'histoire française (avec le concours d'Eva Lacoste, historienne, dans les pages de "Champigny, notre ville").  Fily Keïta devant le Taj Mahal O salto, le saut... "Ce mot porte en lui une part de l'histoire des Portugais, partis vers le Nord de l'Europe au tout début des années 60. O salto, le grand saut par-dessus les frontières, à pied, cachés sous les bâches de camions, à la merci des passeurs. Emigration clandestine, qui vide des villages entiers, dans le secret et la peur. Des hommes pour la plupart travailleurs agricoles, sans perspective d'avenir, fuient un mode de vie presque moyen-âgeux, une économie de subsistance" (Eva Lacoste). En 1962, sur les hauteurs de Champigny, des baraques et des carcasses de wagons ont remplacé les arbres fruitiers. Les sentiers du bidonville rappellent le passé rural du Plateau. Au début, ils étaient peu nombreux, une petite centaine sur des terrains vendus ou loués à des Portugais arrivés dans les années 30, puis 3 000 personnes en 1962, puis 10 000 en 1965. Les travailleurs arrivent par convois. Les entreprises du BTP les recrutent directement à l'entrée du bidonville. Les femmes arrivent, mettent des rideaux aux fenêtres des baraques, puis les enfants naissent ... De 1966 à 1972, les hommes seuls sont relogés dans des foyers et les familles dans les grands ensembles construits à proximité dont le Bois-l'Abbé. Le bidonville est définitivement "résorbé" en 1972. Aujourd'hui, Champigny est jumelé avec Alpiarça au Portugal et Champigny se souvient. Fily, née le 10 août 1983 à Paris-Lariboisière, fille de Maliens, lorsqu'elle court désormais dans le parc, s'arrête devant la stèle et dit son respect à ces immigrés qui, hier, ont eu le courage de faire le grand saut.  Fily Keïta, tableau de famille Le Bois-l'Abbé Le Bois-l'Abbé a été construit dans les années 60. Le quartier a été inscrit en Grand Projet de Ville (GPV) en 2001. L'Agence nationale pour la rénovation urbaine (ANRU) l'a classé en 2004 parmi 180 quartiers prioritaires, intégrant les projets de renouvellement urbain des Mordacs et des Quatre-Cités. Fin juin, la Ville dépose à l'ANRU un projet ambitieux pour le quartier et pour la ville. Elaboré en concertation avec les habitants, il comprend la réhabilitation des logements, l'ouverture du quartier sur la ville, la reconstruction des écoles. Mais la Ville est inquiète : l'ANRU ne disposerait plus des fonds nécessaires pour sa participation financière. Les habitants sont invités à signer des cartes-pétition. Le 25 juin, un Conseil municipal extraordinaire s'est réuni au Gymnase Léo-Lagrange. Fily Keïta est en première ligne pour son quartier. Elle aime plus que tout ce quartier. En novembre 2005, il est resté relativement calme, n'ayant à déplorer "que" l'incendie d'un bus urbain. En juin 2008, Fily entend prendre toutes ses responsabilités, mais elle sait qu'elle ne peut pas tout faire. Le jeudi matin, elle tient sa permanence. Elle regrette de ne pas pouvoir répondre à toutes les (3500) demandes de logement, car le Préfet et la Ville de Paris ont chacun un contingent de dossiers plus importants que la Ville pour l'attribution des logements. Seulement 20 % pour la Ville, à côté des 30 % pour l'Etat ! Justice Ce qu'elle réalise avec succès à Bonneuil-sur-Marne, où elle est animatrice depuis mars dernier, elle le fait aussi à Champigny, en tant qu'élue : elle monte avec les jeunes (15-17 ans) des projets théâtre avec des intervenants spécialisés (une comédienne, Maryse, des musiciens), elle les emmène au Tribunal de Paris pour assister à des procès... "les jeunes imaginent la justice comme à la télé, comme aux Etats-Unis, ils découvrent là une toute autre réalité". Elle s'étonne un peu qu'à Bonneuil, ce soit surtout les garçons qui sont intéressés, alors qu'à Champigny, ce sont plutôt les filles. Chacune de ses initiatives est une invitation à rendre les jeunes combattifs pour eux-mêmes et solidaires pour tous et pour chacun. Dans les Thanatonautes de Bernard Werber, un livre et un auteur qu'elle apprécie particulièrement, elle a pu lire la phrase suivante: "Nous ne sommes que des grains de sable mais nous sommes ensemble. Nous sommes comme des grains de sable sur la plage mais sans les grains de sable, la plage n'existerait pas". Sous les pavés la plage, disait-on il y a quarante ans.  Jeunesse campinoise, à la manif' Voici l'été. Fily se souvient de ce mois d'août tragique, il y a deux ans, où une jeune voisine de 20 ans, qui s'apprêtait à entrer dans une école d'infirmières, s'est fait assassiner en allant à son travail. On parle d'un crime passionnel, "quelle expression inadaptée !". Elle sait combien pour cette voisine, elle était un exemple, un modèle. Elle avait la vie devant elle, brutalement interrompue. Fily a la voix qui pleure. Mais les tragédies de la vie l'aident à combattre pour toutes celles et ceux qui, autour d'elle, - et ils sont nombreux - sont fiers de Fily. Guy Didier (le 26 juin 2008) |