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27-05-2008

 Mais qu'est-ce qui fait courir les Ethiopiens ? A quelques semaines maintenant de l'ouverture des Jeux Olympiques de Pékin et de l'épreuve-reine du marathon, c'est la question que nous nous sommes posée. Et au Puy-en-Velay, Melek Kocabicak a rencontré l'ancienne marathonienne de haut-niveau Emebet Gebre-Ab. Le 23 mai 2008, elle était à Saugues (Haute-Loire) pour une grande soirée de convivialité, dans le cadre de l'opération « Solidarité Com'une » avec son association Mama Ethiopia. Mais qu'est-ce qui fait courir Emebet ? Elle est de ceux et celles qui vont jusqu'au bout de leurs projets, de ceux et celles qui savent que le don et la solidarité sont les véritables ferments de nos sociétés. Elle est de ceux-là, Emebet, et par sa détermination touchante, elle parvient à convaincre et à prendre avec elle des bénévoles tout aussi dévoués, pour les mener au large de l'Ethiopie.

 Voyage au cœur d'un projet, rencontre avec Emebet Gebre-Ab, présidente de Mama Ethiopia.

 « Donner avec amour et sincérité n'est jamais perdu... » C'est ainsi que l'association dévoile son projet, et donne le ton. Pas question de susciter de la pitié pour un peuple, pas question de promouvoir la culture d'un pays sans y mettre le pied, mais agir et savoir donner. La majorité des bénévoles s'est rendue en Ethiopie. Connaître le pays pour mieux aider ses habitants, cela peut paraître logique, sauf que là c'est évident. Le local est petit, les cartons s'entassent, l'espace est étroit mais les projets n'en sont pas moins grands : construire un orphelinat équipé d'un stade, telle est l'ambition de l'association.

      

 Créée en 2002 au Puy en Velay, Mama Ethiopia s'est très vite démarquée par son originalité : mettre la course à pied au cœur de son action. Quiconque a participé à un marathon sait à quel point la course est le point fort de nos amis africains. Emebet n'est pas en reste : coureuse dès son plus jeune âge, marathonienne de haut niveau, elle n'hésite pas à affirmer aujourd'hui que le sport et la course lui ont sauvé la vie.

                                

"Aller de l'avant, sans se retourner, regarder droit devant soi..."

Emebet est très jeune lorsqu'elle quitte son village natal. Cette période est douloureuse et les mots sont encore difficiles à trouver. Ses yeux brillent, elle marque des pauses et laisse place à un soupir, à un regard vague qui semble s'éloigner...mais qui revient aussitôt pour affirmer qu' « il faut croire aux effets du temps et attendre, laisser le temps au temps ». Pourtant Emebet a essayé un autre moyen : l'écriture pour thérapie, mais la plume s'est obstinée à freiner le flot des mots. Plus sage sera de laisser le temps faire son œuvre.

Elle monte dans un train à Addis Abeba, sans connaître sa destination, pourvu qu'elle parte. Son jeune âge ne freine pas sa détermination, bien au contraire. La jeunesse a cela de déconcertant qu'elle ne mesure pas toujours le danger qui pèse sur certaines situations.
Après avoir fui d'un centre d'accueil, et avoir trouvé refuge dans deux foyers différents, c'est auprès d'une famille de Djibouti qu'Emebet trouve un certain réconfort, mais temporaire lui aussi. Il faut partir, encore plus loin, quitter le pays. La vie est dure pour une très jeune femme en Ethiopie, la souffrance est telle qu'aucun son ne sort de sa bouche. Son silence intrigue son entourage mais attire la bienveillance, on veut aider cette jeune fille qui a dû traverser tant d'épreuves. Emebet a certainement eu de la chance durant cette première période, elle avoue elle-même qu'il aurait pu lui arriver le pire. On avait décidé pour elle de l'envoyer aux Etats-Unis, sa famille d'accueil avait la possibilité de lui offrir ce voyage et de se charger de son séjour là-bas. Mais les démarches sont bien trop longues. Ce n'est pas outre-atlantique que la jeune Ethiopienne atterrit, c'est au-delà de mare nostrum, c'est en France, à Paris d'abord, en Haute-Loire ensuite, à la Chambertière précisément.

                                      


Là commence une autre vie. Emebet vit auprès d'un homme et de sa mère. De cette union naît Edith en 1983, qui, vingt-cinq ans plus tard, fait preuve de la même générosité. Emebet étouffe dans cette vie, privée de vraie liberté, alors elle se réfugie une fois de plus dans sa passion : la course. « C'est comme un traitement, c'est mon seul remède ». Courir, fuir, éviter que le passé ne la rattrape, aller de l'avant pour chasser les mauvaises idées.
Ce nouvel environnement est bien curieux pour Emebet, la seule africaine des environs. Elle s'installe ensuite quelques kilomètres plus loin, à Yssingeaux.

" J'ai toujours eu la chance de rencontrer des gens qui m'ont tendu la main..."

 La séparation d'avec son mari marque une nouvelle étape, il faut absolument trouver du travail et être autonome. C'est alors que ses talents la révèlent : très douée pour les travaux manuels, Emebet frappe à plusieurs portes et exige qu'on lui laisse une chance de faire ses preuves. C'est dans le textile qu'elle trouve son premier travail : « si je ne cours pas, il faut que je travaille », l'important pour elle est d'éviter les temps morts, éviter de penser à ce qui lui est arrivé, s'occuper et travailler sans relâche. Il fallait bien du courage, aurait-elle mieux vécu dans une grande métropole ? Pas si sûr : « atterrir dans un coin un peu isolé a été à la fois mon bonheur et mon malheur ». Yssingeaux a été pour elle le lieu des vraies rencontres, celles qui changent une vie, celles qui font que votre vie prend une direction plutôt qu'une autre, celles qui vous marquent à jamais. C'est là qu'Emebet fait la rencontre de Florence Barrot, qui la soutient et qui sera une véritable amie. Emebet travaille ensuite à Monistrol. Son employeur se rend compte assez vite de ses qualités et de ses compétences. On veut l'envoyer dans une école de stylisme : « j'adorais dessiner, couper, coudre ». Elle fait beaucoup de déplacements, ne cesse de courir, mais refuse de quitter ce lieu et ces gens qui l'aident à se reconstruire. En 1993 naît sa seconde fille, Bethel.

                                

                                        (Emebet et sa fille Edith)

Pendant tout ce temps, Emebet fuit les questions. Pour éviter les interrogations sur sa vie, elle n'hésite pas à dire qu'elle a perdu sa famille : « je voulais tellement oublier que j'ai eu de véritables trous de mémoire ». Elle fait un vrai blocage, et ne parvient plus à parler l'amharic, difficile quand il faut, en plus, apprendre une nouvelle langue et se familiariser avec une nouvelle culture.
Très vite se pose la question de sa régularisation. Les démarches pour devenir française sont longues, Emebet ne s'était pourtant jamais posé la question, elle était éthiopienne, voilà tout. En attendant que ses démarches aboutissent, on lui trouve du travail à l'hôpital d'Yssingeaux, où le contact avec les personnes âgées est l'occasion rêvée pour elle de donner : de l'attention, de l'affection, de l'écoute. Elle le dit elle-même, non sans émotion : « pour quelqu'un qui a besoin de donner, c'est une vraie thérapie; j'ai découvert un nouveau monde ». Emebet se lie d'amitié avec la directrice de l'hôpital, qui l'aidera à exprimer sa souffrance.

"A raconter ses maux souvent on les soulage" (Corneille)

Emebet tombe malade et se fait hospitaliser. Etait-ce inévitable ? L'épuisement l'avait rendu si faible. La situation anormale de son analyse sanguine intrigue son médecin, et la directrice de l'hôpital. Ses proches la soutiennent, tous pressentent le moment où elle va enfin crever l'abcès : Emebet vide son cœur, et soulage enfin son âme. Elle avoue la raison de sa souffrance depuis tant d'années : elle a laissé son enfant en Ethiopie.
La décision est prise de faire venir son enfant, qui avait déjà tellement grandi. Mais le jeune homme qu'il est devenu a du mal à s'intégrer dans cet environnement qui lui semble hostile. Un an, Emebet aura essayé pendant un an. Mais son fils souffre, et culpabilise de faire souffrir. Peut-on vraiment forcer quelqu'un à s'intégrer dans un pays qui lui est étranger ? Est-il possible de tout recommencer ? Le temps aide-t-il vraiment à refermer toutes les blessures ?
Il repart en Ethiopie, bien que la décision soit déchirante pour Emebet. Avec le recul, elle estime que c'était certainement mieux ainsi. Elle l'a aidé à s'en sortir là-bas, et continue d'être présente pour lui.

 Mama Ethiopia : venir en aide aux enfants orphelins d'Ethiopie

Emebet est la dernière d'une famille de trois enfants, trois filles. L'aînée a cinq enfants, qu'elle a élevés seule auprès de sa mère. La deuxième a sept enfants, mais le malheur frappe sa famille en 2002 : elle meurt, de même que son époux, d'une maladie sur laquelle Emebet aura mis plusieurs années à mettre un nom, le sida.
Conseillée et soutenue par son ami, Emebet entreprend une longue procédure d'adoption. Avant même de se décider à adopter, elle fait de son possible pour aider ses neveux et nièces en se rendant parfois en Ethiopie, en les aidant à se scolariser ou pour les aînés à suivre des formations. Les deux plus jeunes sont scolarisés dans une école française en Ethiopie, avant d'être adoptés par Emebet et de venir en France : Lenesil, 15 ans aujourd'hui, et Mhedere, 10 ans. Cette nouvelle épreuve aura permis à Emebet de mieux comprendre les enjeux d'une adoption pour l'enfant concerné, et pour la famille d'accueil. Elle explique qu'elle a toujours vécu dans la générosité, et que dans sa famille on a toujours donné. Savoir donner pour donner. « Il faut aider ceux qui en ont besoin à un moment donné, il faut leur tendre la main pour les aider ensuite à s'en sortir ». Emebet refuse l'assistanat, ce qui explique en grande partie la logique des actions mises en place par l'association qu'elle préside.

                       


L'association Mama Ethiopia, créée en 2002 et reconnue comme ONG depuis 2005 en Ethiopie, a mis en place un système de parrainage. Pour Emebet, les familles qui adoptent n'ont pas toujours conscience de ce que cela implique. C'est pourquoi le parrainage permet d'aider un enfant chez lui, dans son pays, dans son environnement et auprès des siens. Emebet en parlerait pendant des heures, et on l'écouterait très volontiers.
Afin de contribuer à améliorer les conditions de vie des enfants des rues, des orphelins et des enfants atteints par le sida, l'association compte réaliser à Adama (ville située à 90 km au sud d'Addis Abeba dans la région d'Oromo) un orphelinat pouvant accueillir environ 300 enfants, une crèche, une école de huit classes pour scolariser en priorité les enfants de l'orphelinat, un centre de formation et un centre de soins. Emebet et les bénévoles ont réussi à obtenir le soutien d'athlètes prestigieux, tels que Derartu Tulu et Hailé Gebre Sélassié.

 "Que le paradis existe ou non, il est préférable de faire de bonnes actions" (proverbe éthiopien)

L'association participe à de nombreuses manifestations sportives. Les organisateurs de l'association Marathon de la Rochelle accueillent les membres de l'association par la mise à disposition d'un stand. Tout au long du dernier marathon (23 - 25 novembre 2007), une collecte de baskets a été mise en place. Ce sont 900 à 1000 paires de baskets qui ont été récoltées. Elles seront envoyées prochainement en Ethiopie à l'intention des clubs sportifs et distribuées également aux nécessiteux.

                                       

                                              (Emebet en course)

D'autres actions humanitaires sont également organisées régulièrement, telle que l'opération « Solidarité sans frontières d'âge », qui a pour objectif de permettre aux personnes âgées et à des élèves de donner de leur temps pour la concrétisation de certains projets ou travaux à l'intention des enfants d'Ethiopie. L'écriture, le dessin, la couture, le tricot, ou encore la création de vêtements à l'intention des nouveaux nés, la fabrications de jeux divers pour enfants, ce sont autant de petites activités qui permettent à ceux qui le souhaitent de contribuer à leur manière au projet. Initié en 2007, il  s'est soldé par une rencontre intergénérationnelle au Puy en Velay le 18 mars dernier, où seniors et enfants, sans frontières d'âges, ont oeuvré solidairement pour l'Ethiopie.
 « Avec l'esprit et le cœur ouvert, on vit », c'est ce que dit un proverbe éthiopien, et Emebet l'incarne parfaitement. Son histoire est singulière, douloureuse mais touchante. Emebet parle, les paroles lui sont revenues, et elle parlerait désormais pendant des heures de son projet associatif. Elle avoue qu'elle n'a pas complètement soigné son mal, mais elle reconnaît avec intelligence et une grande humilité que sa vie était condamnée à ne pas suivre une trajectoire linéaire. Elle espère que son histoire pourra aider d'autres jeunes femmes à comprendre certaines choses, et se consacre aujourd'hui à ses enfants, à Mama Ethiopia. Un coureur peut se vanter d'aller vite, il ira toujours de l'avant, mais Emebet sait désormais que quelques retours en arrière sont parfois nécessaires.

                                                              Portrait, par Melek Kocabicak (mai 2008)

Site internet : http://www.mama-ethiopia.com

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