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Page 2 sur 4 Les gens comme vous, éditorial du 15 juillet 2008
par Melek Kocabicak
Adnan roule à une vitesse normale, il sort tout juste de la maison de convalescence où il est venu voir sa mère, et s'engage sur la route qui mène au centre-ville, lorsque surgit un véhicule dans le virage. Adnan sert à droite et frôle le mur. Le conducteur, d'un certain âge, paniqué par sa propre vitesse et par ses pneus qui crissent, s'arrête, et se met en colère. Adnan, à la fois surpris et énervé, tente de s'expliquer. Le conducteur, qui refuse d'admettre qu'il roulait trop vite et qu'il était certainement en train de perdre le contrôle de son véhicule, lui lance avec mépris : « de toute façon les gens comme vous ont toujours raison ! ». Ces paroles blessent Adnan qui est sur le point de descendre de sa voiture, mais le conducteur de l'autre véhicule démarre en trombe et s'éloigne rapidement. Ces paroles semblent a priori anodines, et pourtant elles expriment un sentiment bien plus sérieux. « Les gens comme vous » ? Qui sont-ils ? Les jeunes ? Les étrangers ? Assurément : les étrangers, les arabes. Adnan est turc mais peu importe, il est basané. Quand il m'a raconté la scène, il se pinçait les lèvres et se tordait les doigts, il me dit qu'à l'évidence, c'était du racisme. Certes, l'autre conducteur a cédé à la panique, il a eu peur et n'a pas réfléchi au sens des mots qu'il prononçait. Mais il n'empêche qu'il a cherché lui-même les mots qui exprimaient ce qu'il ressentait, « les gens comme vous ». Cela signifie que dans la plus grande spontanéité de la colère vis-à-vis d'un jeune homme basané, c'est à son identité et son apparence qu'on s'attaque. Pourquoi ? Parce que c'est précisément ce qui fait le plus mal, et on le sait très bien. Adnan ne s'attarde pas sur cet épisode, mais il est, une fois de plus, atteint au plus profond de lui-même, non seulement parce qu'il n'était pas en faute, mais surtout parce qu'on le blessait injustement.
On a beau militer contre ce genre d'actes et de propos, on a beau dénoncer les manifestations apparentes de racisme et de haine, mais que peut-on face aux représentations qui sont ancrées dans les esprits et qui ressortent dans les instants de colère et de mépris ? Il faut sans nul doute s'armer de la plus grande patience, et admettre qu'il y a des batailles bien plus difficiles et plus longues que d'autres. C'est très tôt qu'il faut agir, dans les écoles et dans les familles, en faisant en sorte de blâmer les propos irréfléchis qui sont lourdement porteurs de sens, en enrayant les représentations mentales les plus farfelues, bref, en éduquant et en sensibilisant au respect d'autrui. Car au-delà même de la diversité de notre société, c'est de respect dont il s'agit. Hommage « Je ne suis pas intéressé par le pouvoir. Ce qui m'intéresse, c'est la société civile et le citoyen ». Ces mots suffisent à eux seuls pour déceler la personnalité de Bronislaw Geremek, intellectuel polonais dont l'engagement va manquer à tous les citoyens européens. Il est de ces hommes que l'on voudrait remercier au quotidien, auxquels on souhaiterait témoigner avec émotion notre reconnaissance pour avoir contribué à établir la paix en Europe. Bronislaw Geremek, intellectuel humaniste et eurodéputé polonais, a trouvé la mort dans un accident de voiture le 13 juillet 2008, à l'âge de 76 ans. Très tôt dans le cadre de ses études d'histoire, il s'intéresse aux pauvres et à l'exclusion dans la France du Moyen-âge. D'abord adhérent au parti communiste, il le quitte en 1968 pour protester contre l'intervention soviétique en Tchécoslovaquie. Il est chassé de son université, accusé d'espionnage en faveur des Etats-Unis. Placé en camp d'internement après le coup de force de décembre 1981 et la déclaration de l'état de guerre du général Jaruzelski, il est accusé d'être un militant anti-communiste pro-américain. Au lendemain de la chute du rideau de fer, Bronislaw Geremek est élu à la Diète, le Parlement polonais. En 1997, il devient Ministre des Affaires étrangères, poste qu'il occupe jusqu'en 2000. Depuis 2004, il siégeait au Parlement européen. L'unanimité autour de Geremek n'a pas empêché quelques zones d'ombres et des polémiques. Il s'était notamment brouillé avec la France et l'Allemagne pour avoir soutenu l'intervention américaine en Irak. L'année dernière, il a rejeté la loi de « décommunisation » des frères Kaczynski, qu'il qualifia de « police de la mémoire ». Historien des exclus, chef diplomatique, militant européen, Geremek a contribué à établir la paix, la conciliation et le dialogue entre les cultures européennes. Il est des hommes qui, témoins des tragédies et des réussites de l'histoire, sont à même de mieux comprendre les enjeux de la paix aujourd'hui, et les défis qui s'imposent à nos sociétés de demain. Geremek fait partie de ces hommes. Son passé et ses engagements ont permis sa médiatisation. Mais n'oublions pas que toute action en faveur de la paix, aussi honorable soit-elle, n'aura de sens que si elle est relayée par l'ensemble des citoyens...
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