- Kalima: "Et si comme moi, on est Alsacienne"
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Kalima: "Et si comme moi, on est Alsacienne" Convertir en PDF Version imprimable Suggérer par mail
18-12-2006

Nous, femmes maghrébines vivant l'immigration, sommes en permanence confrontées dans le même temps à la tradition, sous-tendue par le religieux musulman, dans la sphère privée, à la loi, sans discrimination, dans la sphère publique. Il s'ajoute un troisième état lorsque nous sommes Berbères. Et si comme moi, on est Alsacienne...

L'histoire commence en avril 2002 où je suis invitée, par une femme écrivain marocaine d'envergure internationale, active dans la société civile du Maroc à participer à la « Caravane Civique ». Cette manifestation est le lieu de rencontres de l'ensemble des associations faisant partie de la « Synergie Civique » regroupant des associations de femmes du Maroc. Cette rencontre a lieu à Marrakech. J'étais loin d'envisager le bouleversement qui allait s'opérer en moi. Je ne pouvais m'imaginer sans cette confrontation combien j'étais imprégnée de la culture et de la vision occidentales. Depuis mon arrivée à Strasbourg en 1952, l'Afrique du Nord, lieu de mes origines, que j'avais ignoré, se rappelle à mon souvenir.

Viennent alors à mon questionnement des mots tels qu'exil, origines culturelles, transmission, identité, citoyenneté, etc. Lorsque je parle de ma culture d'origine, je m'aperçois qu'il s'agit bien plutôt d'un « mixed », mélange de kabyle-algérienne-française-alsacienne qui m'inscrit dans une sensibilité d'universalité.

 Les « petites bonnes »

Le matin à notre arrivée à Marrakech, nous trouvons devant la porte un sac poubelle qui bouge, sous la bonne garde d'un chat tout blanc qui montre les dents dés que nous approchons. Avec l'aide du jardinier qui saura faire fuir « la bête », nous découvrirons un nouveau-né dont le cordon ombilical encore sanguinolent est maintenu avec une pince à linge. Pour parvenir à protéger voire à sauver un maximum d'enfants, tel que ce bébé, tout un réseau a été mis en place entre services sociaux : planning familial, sages-femmes, cliniques, assistantes sociales, gynécologues. Pour ces enfants abandonnés devant la porte de la crèche, les adoptions sont très faciles. Dans la majorité des cas, il s'agit d'une entente verbale. Dés qu'une jeune fille, une « petite bonne » le plus souvent, est en état d'accoucher et de vouloir abandonner l'enfant, tout ce petit monde s'entraide pour éviter à la maman la prison et à l'enfant de mourir faute de soins.

                                 

La situation sociale du Maroc est telle que les enfants sont aujourd'hui une force vive du marché du travail. Le problème que pose le marché du travail de l'enfant est le fléau des « petites bonnes ». Il s'agit de petites filles qui viennent de la campagne et dont les parents sont particulièrement pauvres. La misère conduit des familles à constituer des réseaux de « pourvoyage » d'enfants salariés. Les filles sont placées comme bonnes. Elles vivent dans des conditions d'une extrême précarité et subissent des violences de tous ordres. Elles font les corvées les plus difficiles, dorment sur un morceau de mousse dans un coin de la cuisine, mangent les restes du repas familial, se font abuser par leurs employeurs et les hommes de la famille. Une multitude d'associations s'occupent de ces jeunes filles. Des centres d'accueil et d'hébergement prennent en charge ces futures mamans ayant été violées par leurs employeurs.

Au sein de nombreuses associations de femmes strasbourgeoises, j'ai rencontré des jeunes femmes qui ont témoigné et qui ont osé dire qu'elles étaient d'anciennes « petites bonnes » et que leurs employeurs au Maroc les avaient mariées à des hommes très âgés la soixantaine passée. Elles se considèrent comme une « sous » qualité de femmes puisque ayant subi le viol, les affronts de leurs patrons au Maroc, elle portent en elles la honte et acceptent les affronts de la communauté. Mais maintenant que les enfants ont grandi, et surtout les garçons, que les pères sont pour la plupart décédés, elles osent parler.

D'ici et de là-bas

A mon retour du périple à travers le Maghreb, j'ai pu constater combien les femmes d'ici en France venues du Maghreb, de 40 à 55 ans, appartenant aux classes dites populaires et défavorisées de la société d'accueil, vivaient des situations similaires aux femmes restées au pays. Elles vivent les mêmes conditions dans leur sphère domestique. Là-bas, elles vivent dans des quartiers qui les « ghettoïsent ». Ici, ce sont aussi des « ghettos », sauf que les occupants du ghetto sont des immigrés.

Mais les modes de vie, les coutumes se vivent de façon totalement différente là-bas et ici. Dans notre petit groupe de 12-15 femmes à Strasbourg, toutes les femmes étaient analphabètes. Nous étions deux à ne pas être voilées. Ce qui les amenait à se voiler était plus la peur du « qu'en dira-t-on » que la connaissance authentique du Livre Sacré. C'est au travers de la transmission des savoirs acquis par leurs enfants suivant des cours qoraniques, leurs amies et autres relations qu'elles connaissaient l'Islam, donc le Qoran. Toutes ces femmes étaient connectées à la maison à des chaînes de télévision arabophones. Lorsque nous nous rencontrions chez l'une ou chez l'autre, la télévision fonctionnait toujours, le programme arrêté sur une chaîne religieuse qui psalmodiait le Qoran en boucle. Il m'a semblé que là-bas, les choses étaient moins oppressantes, moins ostentatoires. Les femmes voilées semblent se confondre avec la masse des femmes non voilées. Il y a une forme d'égalité, pas d'agressivité entre elles.

Un combat acharné

Je comprenais mieux ce qui nous unissait les unes aux autres et le pourquoi de mon désir de témoignage. Lorsque je suis arrivée à Strasbourg en 1952, avec mes parents, nous étions des Français venant d'un département français. J'ai pu jusqu'à l'âge de dix ans suivre une scolarité plus ou moins normale. A partir du moment où j'ai été pubère, les choses se sont compliquées et je dois le fait d'avoir pu poursuivre mes études à la lutte de trois femmes : l'assistante sociale qui suivait notre famille depuis notre arrivée à Strasbourg, la directrice de l'école que je fréquentais, qui était mon institutrice, ainsi qu'une dame qui venait donner des cours d'alphabétisation à ma mère et qui la sermonnait sans cesse lorsqu'elle me trouvait à la maison. Pour ma mère, l'école n'était pas nécessaire. Elle avait besoin d'une suppléante qui puisse la soulager, la charge de onze enfants étant un poids difficile à gérer seule. En tant qu'aînée, elle considérait que tel était mon devoir. Mon institutrice, une femme d'une grande détermination, avait mis au point tout un stratagème pour lever l'opposition de mes parents. Cette merveilleuse femme va se « battre » contre eux durant des semaines pour leur faire admettre que j'avais des possibilités pour étudier et qu'il lui semblait inhumain de me les refuser. Après une menace de suspension des allocations familiales, j'ai enfin pu reprendre les cours jusqu'à l'obtention du certificat d'études primaires. Le relais fut pris par des associations caritatives gérées par des femmes issues de la bourgeoisie locale. Mme S. apprenait à ma mère à lire et à écrire et en même temps me faisait faire des exercices de français, de mathématiques, etc. Son mari me donnait des cours d'allemand. J'ai livré une bataille acharnée pour suivre ensuite des cours du soir au Lycée Schoch et préparer un CAP. Mon père était draconien sur le respect des horaires. Le pont Churchill venait d'être construit. Il décida arbitrairement qu'à vélo, il ne me fallait pas plus de vingt minutes entre la quartier Lizé et la rue Schoch, quelles que soient les conditions climatiques. Sur ce pont, j'ai pleuré, j'ai glissé, j'ai eu peur, je me suis fait agresser, j'ai maudit mon père et ce pont. Mais j'ai eu mon diplôme.

Ma quête d'identité, qui étais-je ? Etais-je une Française ? Alors pourquoi étais-je cloîtrée à la maison, sans le droit de sortir, d'aller à l'école, d'écouter de la musique ? Etais-je une Kabyle ? Pourquoi mes parents ne me parlaient-ils pas dans cette langue ? Etais-je algérienne ? L'Algérie avait acquis son indépendance, mon père avait opté pour elle et moi : qui étais-je ? Lorsque la vague des premiers immigrés est arrivée ils se sont moqués de moi en m'insultant ; me disant qu j'étais une vendue qui ne savait même pas parler sa langue maternelle ? Etais-je alsacienne ? De toute ma famille, j'étais la seule à parler ce dialecte. Dans les années 70, durant une vingtaine d'années, nous exploiterons, mon ex-époux et moi-même, un restaurant que nous avons créé à l'enseigne de Baraka dans un quartier très touristique de Strasbourg, « la Petite France ».

Je vivrai là l'état de cette soumission que j'ai rencontré chez toutes ces femmes, l'état de peur-respect de l'autorité masculine. Après bien des luttes, j'ai su me défaire de ce poids. Par ce témoignage, j'aimerais dire à toutes ces femmes que rien n'est impossible. Quels que soient notre âge et l'état de nos connaissances, nous pouvons nous élever en nous instruisant toujours et encore.

                                                                                     Kalima ARBOUCHE

Kalima Arbouche a obtenu avec succès, plus de cinquante ans après son arrivée en France, un Diplôme des Hautes Etudes de la Pratique Sociale (DHEPS) par le Département de Formation Continue de l'Université Marc Bloch de Strasbourg. Son mémoire s'intitulait : Mineure à vie - la femme « berbéro-maghrébo-musulmane » d'ici et de là-bas .

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