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18-10-2006

La petite fille qui gambadait dans les jardins fleuris d'Ordu au bord de la Mer Noire s'imaginait-elle un jour cloîtrée dans cette minuscule chambre parisienne, dans cette solitude forcée que connaissent les exilés ? Devant sa fenêtre fermée pour que la pollution et la grisaille ne pénètrent pas sa modeste demeure, Ayse se souvient. Lui reviennent à la mémoire ses cris d'enfant jouant au bord de l'eau et se baignant aux dernières lueurs du jour finissant, son plaisir à poursuivre les vagues qui refluaient sous ses pieds comme si elles lui demandaient de jouer avec elles. Les arbres fruitiers en fleurs, ondulant sous la douce brise du printemps, l'invitaient à grimper de branche en branche pour mieux humer leurs parfums. Ayse n'a pas de souvenirs malheureux de cette tendre enfance.

Son père était proviseur du lycée professionnel de la ville et sa mère y enseignait la géographie. Lorsque ses parents lui annoncèrent qu'il lui faudrait quitter cette très belle ville d'Ordu pour rejoindre Istanbul, la petite fille imaginait-elle que ce n'était que le début d'un long exil ?Istanbul est la ville de toutes les magies. Ici la ville a poussé comme un champignon. Les immeubles y sont si grands pour la jeune Ayse qu'elle se demande comment ils peuvent tenir debout. Mais ici, dans cette immensité, la mer n'est jamais très loin et, plus étrange encore, la ville laisse vivre en son sein des écrins de verdure où poussent les vignes vierges. Dans ce quartier de Baglarbasi, sur la rive asiatique du Bosphore, les arbres fruitiers n'y sont pas rares. Ils résistent au béton qui envahit les zones commerciales voisines. Ayse passera là son adolescence et dans cette ville qui s'ouvre à la modernité elle prendra goût à dessiner des maisons, une façon pour elle d'allier une passion précoce pour les arts et le sens pratique de la jeune fille de la campagne. Au lycée, Ayse a toujours aimé le dessin, la peinture. Il lui arrivait parfois la nuit d'oublier de dormir pour, au petit matin, jouir enfin de cet agréable sentiment du travail accompli. Pour les autres élèves, le dessin semblait une torture. Pour Ayse, cela se révéla très vite une passion. 

                          

                                             (source : www.jpdzisiak.be)

Dessiner des maisons, c'était simplement la possibilité de faire des plans, de mettre en application un intérêt fort pour les mathématiques et la science physique, tout en satisfaisant une passion pour l'art. La licence d'urbanisme obtenue brillamment à l'Université d'Istanbul devait permettre à la jeune femme d'exercer un premier emploi dans la planification urbaine et régionale à Ankara.

C'est à Ankara qu'Ayse eut un véritable coup de foudre pour la céramique. Ses maîtres d'atelier comprirent vite les talents de cette jeune femme qui mettaient tant d'enthousiasme à manipuler la terre. Mais, pour elle, ce n'était encore qu'un hobby. Eût-elle dû reprendre des études d'art ? Ce n'est pas l'envie qui lui manquait. Mais cela paraissait inconcevable de retourner à l'Université et de repartir pour un cycle de cinq ans, après avoir déjà terminé deux facultés. Curieusement, ce sera en France, que cet art, appris en Turquie, pendant longtemps pratiqué comme une activité secondaire, allait petit à petit, au fil du temps, au gré de la vie, devenir l'activité professionnelle d'Ayse.

Partageant sa vie avec un autre passionné, amoureux du septième art, c'est sans regret qu'un jour de 1996, la jeune épouse accepta de suivre son mari pour vivre l'aventure française. Lui, attendait de la ville-lumière d'y vivre sa passion du cinéma. Elle, aurait préféré l'Angleterre mais la présence d'un ami de son époux à Paris allait les décider à se diriger vers la France. L'exil a été décidé comme on part pour un voyage, avec l'idée simplement de vivre une expérience, d'apprendre une nouvelle langue, de quitter un pays, la Turquie, avec l'impression d'avoir, à trente-deux ans, épuisé tout ce qu'on pouvait y faire.

On s'attendait à ce que ça ne soit pas facile, mais on a beau imaginer ou échafauder des scénarios, il n'y a que lorsqu'on est en situation que l'on réalise les vraies difficultés. Et des difficultés, nous en avons eues... raconte Ayse. Il a fallu d'abord vivre avec le strict minimun, après avoir connu une certaine aisance en Turquie. Il a fallu apprendre la solitude, du fait de tout ignorer de la langue française. Personne avec qui partager ses émotions, ses interrogations. Aucune amie à qui se confier. Aucun vrai contact avec la réalité quotidienne française. Des tracasseries administratives interminables. Personne ne fait jamais aucun pas pour accueillir. Et ce malaise impalpable qui s'empare de tout déraciné. Bien sûr, il y avait bien quelques relations avec des Turcs mais ce n'est pas parce que vous partagez la même langue que vous avez des centres d'intérêt communs.

Dans ce quotidien difficile, la céramique s'est vite transformée en passion indispensable à l'équilibre de la jeune femme, une bouée de sauvetage, seul moyen de rester debout et de tenir. Au début, l'appartement a servi d'atelier. Mais les oeuvres prennent beaucoup de place et c'est vite devenu intenable. Et que faire sans four ? Sans aucun moyen pour assurer une production importante. Dés qu'il a été possible de partager un atelier avec des amis, l'idée de vendre la production et finalement peut-être d'en vivre est devenue un objectif. Le rêve commence à devenir réalité. Une première exposition à Londres, puis une autre à Paris. Déjà presque une consécration.

Aujourd'hui encore, Ayse ne retrouve pas à Paris la saveur des cafés ou des jardins de thé d'Ortaköy ou de Beylerbeyi. Elle continue à trouver cette ville sans couleur et plutôt tristounette. "Ici, rien n'éveille d'émotion chez moi, contrairement à Istanbul où je prends plaisir à me promener pour goûter son architecture, profiter de l'environnement naturel." Pourtant, Ayse n'imagine plus de vivre ailleurs. Paris offre des possibilités exceptionnelles. "Paris est un carrefour qui m'offre des opportunités d'expositions et de rencontres avec le public."

La Turquie ? Oui, mais pour les vacances seulement. Et pour retrouver les vieux parents. "Un jour, je vaincrai ma peur de l'avion pour leur rendre visite !" Terre à terre, Ayse.

G.D.

Faites connaissance avec Ayse et avec treize autres femmes issues de l'immigration turque en France dans le remarquable ouvrage de

Gül Ilbay Récits de vie. Portraits de femmes . Editions A ta Turquie (2005)

En vente 16 euros, auprès de l'association. www.ataturquie.asso.fr

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