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Feuille de route (Istanbul, 1985-2004) Version imprimable Suggérer par mail
10-01-2008

Après avoir passé huit ans dans cette école immense où parfois l'argent salissait l'amour, où l'innocence avait laissé sa place au cynisme, où les mouettes blanches de Karaköy mangeaient avec appétit le reste des hamburgers que les élèves jetaient dans la cour, où je partageais ma solitude avec la tour de Galata que je contemplais à travers la fenêtre de ma classe, où je suis devenue une jeune fille,  où je suis tombée amoureuse pour la première fois, où j'ai été trahie par mes amis, où j'ai été très joyeuse et extrêmement triste, où je me suis sentie forte et fatalement détruite, où j'ai connu des personnes uniques et atroces, où je suis tombée en jouant et je me suis maquillée, où j'ai beaucoup ri et beaucoup pleuré, où j'ai dormi sur les pupitres à force de travailler, où j'ai gravé mon nom sur les murs gris, où j'ai appris et créé, où j'ai transmis et acquis, dans cette école immense qui m'a appris la vie, j'ai cru finalement à la première citation française qu'on m'avait apprise : « Vouloir, c'est pouvoir»...

 Durakta üç kisi
 Adam kadın ve çocuk
Trois personnes dans un arrêt Un homme, une femme et un enfant

 Adamın elleri ceplerinde
 Kadın çocuğun elini tutmuş
L'homme a les mains dans ses poches La femme tient la main de l'enfant

 Adam hüzünlü
 Hüzünlü şarkılar gibi hüzünlü
L'homme est triste Triste comme les chansons tristes

 Kadın güzel
 Güzel anılar gibi güzel
La femme est belle Belle comme les beaux souvenirs

 Çocuk
 Güzel anılar gibi hüzünlü
 Hüzünlü şarkılar gibi güzel

L'enfant Est triste comme les beaux souvenirs Beau comme les chansons tristes

                                                                                     (Cemal Süreyya)

                                                

                                    Auto-portrait par Öznur Küçüker 

Je suis née par un beau jour de printemps à Istanbul, le 29 Avril 1985. J'ai eu la chance d'être le deuxième enfant d'une famille très aisée, qui m'a toujours beaucoup aimée et que j'ai beaucoup aimée aussi. J'ai passé une enfance féerique grâce à un père qui aimait gâter sa famille : un appartement de 300 m2 au bord de la mer à Istanbul, une ferme dans laquelle j'avais des centaines d'animaux, des potagers et un jardin botanique, des voyages en compagnie d'un chauffeur privé, bref une vie luxueuse qui m'a permis de passer les premiers jours de ma vie dans un plaisir inoubliable...

                      


Pourtant, ma vie n'a pas vraiment commencé le 29 Avril. Les plaisirs intenses que j'ai vécus pendant les premières années de ma vie ont été effacés avec la mort de mon père en 1991. J'avais à peine six ans quand il nous a quittés. Cela m'a fait un mal extrême. Cela m'a brutalement appris ce qu'étaient la vie et la mort. Cela m'a volé mon enfance...

 Le départ de mon roi

Les mains gracieuses de mon père... Je n'avais jamais appelé mon père « papa ». Je l'appelais « kralım » ce qui veut dire « mon roi » en français. Je croyais sincèrement qu'il était un roi et il l'a véritablement été pour moi. Il était fils unique d'un « Ağa » (le titre donné en Turquie à des personnes possédant de larges territoires à leur nom) à Kastamonu, une ville dans la région de Mer Noire. Il était donc issu d'une famille très riche. Pourtant, il a eu très tôt des conflits avec son père -des conflits de générations je pense- ce qui l'a conduit à venir à Istanbul pour poursuivre ses études. Apres avoir terminé ses études dans un lycée français, mon grand-père a voulu qu'il rentre au village. Mais mon père avait d'autres rêves, rêves que son père ne pouvait pas comprendre à cette époque...
Des ateliers de textile qu'il a construits avec son argent de poche et qui se sont vite transformés en de grandes usines à Bursa...Des centaines d'ouvriers qui s'inclinaient devant lui...Une carrière professionnelle à l'apogée de la réussite... Des voyages et des séjours à chaque bout du monde, à Paris, en Arabie Saoudite, en Europe de l'Est...Beaucoup d'argent...Un enthousiasme débordant...Une vie passionnée...De bons amis...Une femme qui était folle amoureuse de lui et des enfants qui le considéraient comme un roi...

                                     

                                         (la Rue française à Istanbul)


Mon père  a laissé tout ça derrière lui, par un autre beau jour de printemps à Istanbul où moi, lui et ma mère, nous avions décidé de manger un dessert au bord du Bosphore. Je me souviens de chaque instant de ce jour. Il était assis à coté de son chauffeur, son ami qui lui a été fidèle jusqu'à son dernier souffle. Il avait l'air fatigué et il était particulièrement pâle ce jour-là. Mon petit cœur sentait son agonie, sa mort silencieuse. Mais mon petit cerveau ne voulait pas y penser. On s'est arrêté devant la mer. Pendant que mon père et ma mère mangeaient leurs desserts, moi je contemplais à travers le Bosphore toute la majesté d' Istanbul -que j'attacherais plus tard dans ma vie à celle de mon père-.
Nous sommes rentrés chez nous, après avoir fait des courses. Avant d'entrer à la maison, j'ai tenu une dernière fois les mains gracieuses de mon père et j'ai regardé dans ses yeux profonds pour lui dire une dernière fois « mon roi ». Il m'a souri. Ni lui ni moi ne savions que c'était le dernier moment où nos yeux se sont croisés avec beaucoup d'amour et d'affection.
Pendant que j'aidais ma mère dans la cuisine, mon père nous a dit qu'il voulait se reposer un peu sur le canapé du salon. Ma mère lui a apporté un coussin pour qu'il puisse dormir tranquillement. En effet, il a dormi...Je pense qu'il a voulu nous appeler pour une dernière fois. Ma mère a entendu sa voix. Nous avons tout de suite accouru vers lui. Je n'avais jamais vu ma mère dans cet état-là. Elle secouait mon père, elle lui suppliait de lui répondre. Je ne comprenais pas ce qui se passait -peut-être qu'au fond de moi, je comprenais mais je refusais de le comprendre-. Tout d'un coup, j'ai eu une idée géniale. A chaque fois que mon père avait mal à la tête, il me disait de mettre ma petite main sur sa tête. Ensuite, il ouvrait ses yeux en souriant pour dire « Ah maintenant, je n'ai plus rien, ma petite princesse !».  J'ai couru à la cuisine, j'ai mouillé un torchon et je suis venue devant le canapé pour mettre le torchon mouillé avec mes petites mains sur son front.

                         

Pourtant, mon père ne s'est plus jamais réveillé. Il m'avait menti. Il m'a laissée toute seule, avec un amour incroyable que j'avais nourri pour lui depuis ma naissance.
C'est à ce moment-là que pour la première fois dans ma vie -oui pour la première fois-, j'ai senti le manque de quelque chose...Le manque de la personne qui m'était le plus cher...Jusqu'à ce moment-là, mon roi m'avait suffoquée d'affection et d'amour.
C'est à ce moment-là  que j'ai connu ce que pouvait être la pauvreté...


 Une renaissance douloureuse

Kal
çek silahını dedim baba.
vur gözlerimi aglayan yerlerinden.
Yüzüm ıslak bir kaldırım gibi baba
bas geç bir akşam gibi
Reste
Tire avec ton pistolet, j'ai dit papa.
Tire sur les endroits d'où mes yeux pleurent
Mon visage est comme un trottoir mouillé papa
Viens marcher sur lui comme une nuit
                                              (Murathan Mungan)


Pendant que moi j'essayais de comprendre ce qui se passait, beaucoup de gens ont commencé à remplir notre maison. Ils ont mis mon père sur mon lit, dans ma chambre. Tout le monde avait entouré le lit et pleurait. Tout d'un coup, la porte a sonné. C'était mon frère. Ma mère l'a pris dans ses bras et elle a dit doucement que notre père était décédé. Le sac de mon frère est tombé brusquement de ses petites épaules. Il est venu à coté de moi au salon. Moi, j'essayais de jouer avec mes poupées pour m'éloigner de ce qui se passait dans la maison. Mon frère m'a regardé avec des yeux sévères et m'a dit : « Tu es une petite stupide ! Comment peux-tu  jouer au jour de la mort de notre père ? ». Cette fois-ci, c'est moi qui l'ai regardé avec des yeux sévères et je lui ai dit : « Mais mon père, il est juste malade. Les femmes dans ma chambre m'ont dit qu'on l'emmènerait à l'hôpital. Ne t'inquiète pas ! ». Mon frère a baissé la sa tête. Il ne savait plus quoi dire. Il avait les yeux mouillés. Pendant que mon frère pleurait, moi je continuais à jouer. Je ne voulais pas croire à ce cauchemar...
A mes yeux, mon frère a toujours été quelqu'un de particulier, non seulement parce qu'il est une petite copie de mon père, mais aussi parce qu'il a le cœur le plus pur que je n'ai jamais rencontré. Son intelligence brillante lui a permis d'accéder à l'un des lycées les plus prestigieux de Turquie, le lycée américain de Üsküdar. Quand mon père est mort, il avait juste onze ans et c'était sa première année au lycée. Tout le monde s'inquiétait donc pour ses résultats...Mais, depuis tout petit, il avait l'air d'un petit génie. Mon père lui achetait des cadeaux, des jouets électroniques comme des voitures, des robots, des petits soldats, tous ces genres de jouets pour les petits garçons. Lui, au lieu de jouer avec ces objets, il préférait les casser pour comprendre leur mécanisme c'est-à-dire comment ils fonctionnent. Tout le monde pensait qu'il était turbulent et hyper-actif mais moi, même si j'avais à peine cinq-six ans, je sentais qu'il était juste un génie. Mon frère n'a jamais été brillant dans ses études -même si il a étudié dans les meilleurs lycées et universités de Turquie -, parce qu'il n'a jamais pris ses études au sérieux. Pourtant il a toujours marqué la vie de ses amis et de ses professeurs. Ma vie aussi...
Mais une nouvelle catastrophe familiale nous attendait juste après la mort de mon père... Le petit corps de mon frère n'a pas pu résister à ces souffrances. Il a attrapé une méningite, une maladie mortelle.  C'était l'éclatement de ma belle famille. Notre catastrophe...Ma mère et mon frère étaient toute la journée à l'hôpital, tandis que moi, je les attendais avec ma grand-mère chez moi. Tout le monde me regardait avec beaucoup de pitié et ils disaient tous : « Oh la pauvre, elle a vécu tellement de choses graves à cet âge-là». Je n'aimais pas qu'on me regarde avec pitié. Je ne voulais pas croire à tout ce qui se passait. Comme je voulais devenir plus tard un peintre, je me suis mise à dessiner. Dessiner la vie, ma famille, ma souffrance, la mort, la maladie de mon frère...Je voulais décorer la chambre de mon frère avec ces petits dessins avant qu'il ne rentre chez nous. Je ne pouvais pas concevoir une vie sans lui. Il était comme mon autre moitié, un héritage de mon roi.
Apres avoir passé presque un mois à l'hôpital et subi des souffrances atroces, mon frère est finalement rentré chez nous. J'avais muni chaque centimètre de sa chambre de mes dessins où nous étions tous heureux, main dans la à main, avec beaucoup d'espoir. Je n'ai jamais oublié à quel point j'étais contente qu'il soit rentré chez nous, qu'il se soit sauvé sans problème de cette maladie. C'était un cadeau que Dieu m'a offert et j'en suis vraiment reconnaissante !
Si moi et mon frère, nous n'avons pas été vraiment bouleversés après tous ces événements horribles, c'était grâce à une personne qui essayait de nous consoler en ignorant sa souffrance à elle, qui nous ouvrait ses ailes, qui nous protégeait de chaque mal de la Terre : ma mère...Mon ange...Ma meilleure amie...Comment décrire une telle mère ? Parfois les mots sont tellement insuffisants face à l'intensité des sentiments...Quand mon père est mort, ma mère qui était folle amoureuse de lui a vieilli de quinze ans. Cette belle femme aux cheveux noirs ondulés a fait couper ses cheveux, a énormément maigri, a commencé à ne plus sourire. Un jour, je me souviens d'avoir dit à ma mère : « Mais maman, pourquoi essaies-tu de ressembler à un homme ? ». Je pense que je l'avais beaucoup blessée ce jour-là mais moi je souffrais aussi dans mon coin de la voir vieillir...
Entre mon père et ma mère, il y avait une grande différence d'âge. Malgré les pressions de sa famille, ma mère s'est quand même mariée avec mon père. Leur histoire était l'une des plus belles histoires d'amour que je n'ai jamais entendue. C'est peut-être cette histoire d'amour qui m'a fait toujours croire -même maintenant- aux contes de fée. 

                          

                                     (région de la Mer Noire en Turquie)

Ma mère est née aussi dans la région de Mer Noire, à Kastamonu. C'était déjà un signe de Dieu que ma mère et mon père soient nés dans la même ville. Pourtant, contrairement à mon père, ma mère a passé son enfance dans la pauvreté. Elle me raconte comment parfois cinq personnes mangeaient dans la même assiette et comment ils faisaient le combat pour partager le pain. Mais elle me dit que même dans ces conditions-là, elle, elle a été toujours spéciale aux yeux des autres. Pendant que tout le monde mangeait dans la même assiette, on lui apportait sur la table, son assiette à elle, on lui réservait son pain, ses fourchettes, son verre.
Mon grand-père était un homme cruel qui battait sa femme et qui n'a jamais éprouvé aucune affection envers ses trois enfants, ma mère et mes deux oncles. Ma mère s'enfuyait très souvent dans les collines verdoyantes de la Région de Mer Noire et elle en contemplait la mer magnifique qui s'étendait vers l'infini. Elle y priait en pleurant : « Oh mon Dieu, au lieu de m'enfermer dans cette ville avec ces gens-là, tue moi ! ». Dieu a eu pitié de ma mère. Etant une grande idéaliste, elle est devenue un jeune professeur de dessin à 17 ans. Ma grand-mère avait divorcé de son mari et mes deux oncles étaient complètement désorientés. Ma grand-mère était une femme au grand cœur mais à son époque, il était rare de rencontrer des femmes ayant fait des études. Elle était donc analphabète. C'est pourquoi, c'est ma mère qui a assumé toute la responsabilité de sa famille après avoir quitté sa ville natale. Elle me dit que son petit salaire nourrissait quatre estomacs.
Un jour, elle est tombée malade à Bursa, l'une des villes où elle enseignait. Elle est allée chez un médecin. Le vieux médecin a eu pitié de cette jeune femme qui travaillait dur pour nourrir sa famille. Il lui a dit : « écoute, j'ai un très bon copain. Il a des usines de textile dans cette ville. Il aime beaucoup aider les gens. Peut-être qu'il pourrait embaucher tes frères si tu lui parles de votre situation».
Ma mère est donc allée voir cet homme généreux...qui était mon père...La première fois qu'elle l'a vu, elle s'est dit « oh mon Dieu, comme il est moche ! ». Elle me dit que c'était une réaction presque défensive, parce qu'elle était tombée amoureuse de lui, dès qu'elle l'a vu. Et comme elle pensait que c'était un amour impossible -à cause de la différence d'âge et du fait que lui c'était un grand patron et elle, un jeune professeur-, elle n'a même pas voulu accepter le fait que cet homme lui avait tout de suite plu. Mon père et ma mère ont discuté longtemps ce jour-là, ce qui a conduit mon père à embaucher toute la famille de ma mère.
Mon père voyait en ma mère, sa mère qu'il avait beaucoup aimée toute sa vie. Ma mère voyait en mon père, l'affection paternelle qu'elle n'a jamais connue, un frère, un ami, un amoureux. Ils étaient comme les deux moitiés d'une pomme. Ils ont passé vingt ans ensemble, vingt ans d'amour intense et d'amitié. Apres trente ans, je découvre toujours les lettres d'amour que mon père avait écrit à ma mère de Paris « ...Ma précieuse, j'ai tout ce qu'il faut dans cette ville. Mais, mes yeux ne voient plus rien. Dans cette ville qui est connue de ses parfums, aucun parfum n'est assez bon pour remplacer le tien... ». Des poèmes écrits de chaque bout du monde, des chansons d'amour françaises d'Iglésias que mon père sifflait à l'oreille de ma mère, des voyages en couple...Ma mère et mon père ont partagé une vie que beaucoup ont enviée.

                                     


Apres trente ans, ma mère me dit toujours avec beaucoup d'enthousiasme : « Tu sais, même si on m'offrait tous les hommes du monde, des princes, des rois ou des Sultans, tous me dégoûteraient si ce n'est pas ton père ».


 Une enfance perdue

« On ne renie pas son enfance ;
 on l'enfouit au fond de son coeur,
et l'ombre portée,
l'ombre magique devient un symbole.
 »  
 
                             (Dominique Blondeau)


J'avais cinq ans et la vie n'était plus en rose pour moi. Je vivais dans une sorte de monde imaginaire et non plus dans le monde réel. Il m'arrivait des fois où je n'arrivais plus à distinguer ces deux mondes...Je ne cessais pas de penser que mon roi allait revenir, comme toutes les fois où il rentrait de ses longs voyages. Je l'attendais incessamment devant la même fenêtre mais il ne revenait plus...
Au fur et à mesure, je me suis renfermée sur moi-même. Je me souviens de mon enfance, de cette enfance triste et solitaire. J'étais une fille très sage -presque angélique- comme dit ma mère. Je me contentais de quelques poupées et quelques crayons à dessin pour prendre du plaisir de la vie.
Pourtant, j'étais une fille extrêmement fragile et sensible à ce qui se passait autour d'elle. Quand ma mère s'énervait contre moi, je me culpabilisais et pleurais pendant des heures. Ou encore, quand je regardais des films où on tuait des gens, je pensais que c'était vrai et je pleurais devant la télé. Cette fragilité était dangereuse pour un enfant.
Bizarrement, toutes les catastrophes que j'ai vécues dans les premières années de ma vie m'ont rapprochée de l'art. J'ai commencé à dessiner ma souffrance et surtout à écrire des poèmes, en particulier à mon roi. Quand ma mère m'a inscrite à l'école primaire, je savais déjà lire et écrire et j'étais passionnée par la lecture. Je suis vite devenue chouchou de mes professeurs qui pensaient tous que j'étais une fille particulière. En revanche, j'avais des problèmes avec les autres enfants de ma classe. Pendant qu'ils jouaient dans la cour, moi je me retirais dans un coin isolé de l'école et je continuais à écrire des poèmes...poèmes tristes et obscurs pour une petite fille de sept ans...

                             


Aller à l'école me stressait beaucoup. Après avoir passé une enfance sur les genoux de ma mère ou de mon père, je m'écrasais désormais sous le poids énorme des responsabilités qui m'avaient été confiées. Mais aller à l'école m'a permis également de découvrir mes cotés inconnus : mon perfectionnisme, mon sens des responsabilités, ma ténacité ou encore le grand amour que j'éprouvais envers les autres...
J'ai vite commencé à prendre du plaisir à devenir déléguée de classe, à faire chanter à toute l'école « İstiklal Marşı » (l'hymne national turc) qu'il faut chanter tous les matins avant de commencer les cours. Quand il y avait des devoirs, je les faisais avec beaucoup d'intérêt et de plaisir et j'ai vite remarqué que je m'intéressais plus à la connaissance qu'à la note que j'aurais après avoir rendu mes devoirs.
Vers neuf ans, je lisais déjà les grands classiques et je pensais au sens de la vie, à la mort, à la création des Etats, à la guerre, à la paix, à l'histoire...Mais il y avait quand même un coté très enfantin en moi, peut-être ce coté que j'ai voulu réprimer après la mort de mon père. Les nuits, après avoir lu les grands classiques, je regardais mes poupées en soupirant...Elles étaient certainement les témoins d'une enfance perdue...
Un grand écart a commencé à apparaître entre moi et les autres enfants de ma classe. Moi la petite fille intellectuelle aux grosses lunettes et aux cheveux longs, je n'étais pas vraiment appréciée par tous les autres enfants qui adoraient rigoler, jouer et prendre un immense plaisir de la vie. En plus, plus je devenais brillante dans mes études, plus j'ai dû subir la jalousie des autres enfants qui parlaient tous derrière moi. Quand je rentrais chez moi, je pleurais discrètement mais je ne racontais rien à ma mère. La  « domates güzeli » (« la belle de tomate ») aux joues toutes roses de l'époque, avait perdu sa joie de vivre très tôt. Désormais, je ne souriais que rarement.
Ma marginalisation des autres m'a emmenée dans une solitude permanente. J'avais peu d'amis -heureusement de bons amis- mais je souffrais beaucoup de ma différence. Pourquoi ne pouvais-je pas jouer sans soucis comme les autres enfants ? Pourquoi ne pouvais-je pas sourire sur les photos ?
C'était comme si tout le poids du monde était désormais sur mes épaules... J'avais une grande âme dans un petit corps...
La seule chose que j'ai gardée de mon enfance, c'est un carnet mouillé des larmes de ma solitude où l'un de mes professeurs avait écrit : « C'est un enfant ayant une âme de leader... ».
Je n'avais que neuf ans quand elle avait eu cette impression et elle m'y a fait vraiment croire...

 Vouloir c'est pouvoir...

« ...Alıştım kör kuyularda
Kimsesizliğimin yetimliğine,
Yağmalanmış incemin, çaresizliğine,
Herkese hiçbir şey, bana her şey olan sen ..
Büyüme ne olur içimdeki çocuk...
 »

« ...Je me suis habituée à être orphelin dans des puits aveugles, à l'impuissance de ma fragilité non saccagée Toi, qui signifie rien pour les autres et tout pour moi... Je te prie, ne grandis pas, l'enfant à l'intérieur de moi..."

                                                                         (Ümit Yaşar)


Le système d'éducation en Turquie était un vrai cauchemar pour les enfants de mon époque. Maintenant c'est toujours un cauchemar mais avec quelques modifications dans le système, je pense que les enfants souffrent moins. Quand j'avais dix ans, je me préparais déjà au concours d'entrée aux lycées. Car en Turquie, il y a beaucoup d'enfants et peu de lycées (surtout prestigieux). Mon enfance n'était donc pas seulement la victime d'une tragédie familiale mais aussi du mauvais fonctionnement du système d'éducation de mon pays. Avec des manuels qui étaient plus lourds que mon petit corps, je travaillais sans cesse pour gagner un lycée prestigieux.
Mon but était d'entrer au lycée de mon frère. A l'école primaire, j'avais déjà appris l'anglais et je voulais continuer mes études dans un lycée américain. Pourtant, la vie m'a joué d'autres cartes : au lieu d'entrer dans un lycée américain, j'ai pu gagner un lycée français, le lycée Saint-Benoît...
Comme mon père est mort, personne ne connaissait le français dans ma famille ou dans mon entourage. Je ne connaissais même pas un seul mot de français. La première fois que je suis allée à Saint-Benoît pour m'inscrire, les pierres toutes grises de cette école qui ressemblait à un monastère du Moyen Age m'ont fait énormément peur. Ma mère me disait que j'étais désormais une jeune fille et que je deviendrais quelqu'un d'important après avoir passé huit ans dans cette école...

                          

                         (Saint-Benoît, Istanbul, sous la neige, février 2006)


Mais en réalité, je n'étais pas une jeune fille. Même mon corps me faisait sa rébellion et mûrissait à une très grande vitesse. Pendant que je découvrais petit à petit ma sexualité, j'avais toujours l'énorme envie de rattraper les jours perdus de mon enfance, d'être encore une fois la petite princesse de mon père, de courir dans les grands jardins de notre ferme, de jouer avec les enfants de ma rue...Tout était resté dans le passé ou encore à  travers ma fenêtre d'où je contemplais cette vie qui m'était très loin. Maintenant, c'était le temps de construire une vie, une vie à la sueur de son front (alnının teriyle) comme on dit en turc.
Je me souviens toujours du premier jour de Saint-Benoît, cette immense usine à d'intellectuels -ou de non-intellectuels bien sûr- à 1600 élèves! J'étais tellement petite en comparaison avec cette grande école. Ma mère avait tressé mes cheveux avec soin et j'avais mis des vêtements tous nouveaux. J'avais toujours mes toutes grosses lunettes -un médecin avait expliqué que je m'étais mise à loucher à force de pleurer après la mort de mon père- et un grand enthousiasme dans le cœur, l'enthousiasme de commencer une toute nouvelle vie, cette fois-ci « sérieuse ». Pendant que les petits comme moi s'étaient mis en rang pour écouter le premier discours du directeur du de lycée, les « grands » nous regardaient d'un air ironique. Beaucoup de gens s'étaient moqués de moi ce jour-là, de la tresse que ma mère avait faite avec soin le matin, de mon nouvel uniforme que j'avais mise avec joie-surtout de ma jupe longue qui dépassait mes genoux pour être convenable aux exigences du lycée- et de mes grosses lunettes. Les belles filles maquillées et aux jupes courtes se sentaient supérieures à moi. Une sorte de frissons a traversé mon petit corps quand mes yeux ont croisé leurs regards cruels qui voulaient m'humilier.

                                  

                             (Lycée Saint-Benoit, photo de promo, 2005)


Et je ne sais pas pourquoi, peut-être je sentais aussi à l'intérieur de moi une sorte de sérénité, qui me rappelait que les apparences n'étaient qu'éphémères ...
Dès le premier jour de Saint-Benoît, j'ai fait connaissance avec beaucoup de personnes et j'ai entendu pour la première fois quelqu'un qui parlait français. Pendant que nos professeurs français sautaient, chantaient, hurlaient pour nous expliquer ce qu'ils voulaient dire en français dans les tout premiers cours, nous, les petits élèves, nous rigolions avec ces gens bizarres. Pour moi, le français c'était comme du chinois, pourtant cela ne m'a pas empêché d'avoir voulu encore une fois d'être le déléguée de ma classe.
J'aimais bien mes amis, ces petits qui venaient tous des familles aisées de la Turquie. J'ai eu l'occasion d'étudier dans un lycée multiculturel, avec des juifs, des chrétiens et des musulmans. Quand nous étions encore tous petits, nous ne nous posions pas des questions sur notre religion, notre nationalité. La seule chose qui nous unissait, c'était notre enfance. Nous passions nos jours à jouer à la marelle ou au ballon dans la cour du lycée. Parfois les méchants des classes supérieures venaient éclater notre ballon.
Je ne voulais pas grandir...
Pourtant, j'ai grandi. Comme tous les autres...Mais pourquoi avons-nous grandi ? Au bout de deux ans, je parlais déjà très bien le français. On nous apprenait comment on nomme la rose ayant la tige la plus longue, les sortes de fromages et de vin français, la gastronomie et la haute couture françaises, Montesquieu, Verlaine, Rimbaud, Proust, Apollinaire, Prévert, Rousseau et mille et une autre choses qui étaient supposées  faire de nous plus tard les gens « distingués » de la société.
Mes amis avaient beaucoup changé et moi aussi. Maintenant ce qui les intéressait ce n'était plus les jeux mais la marque des vêtements qu'on portait, notre titre, les descendances familiales, pour être bref notre compte bancaire... Mes meilleurs amis ont choisi une autre voie que la mienne. J'ai choisi la voie d'une justice que j'avais créée dans ma tête selon mes propres critères -critères acquis à travers l'éducation familiale, la culture, la religion, la morale, les traditions etc. -tandis que les autres ont choisi la voie de la popularité. Mes copines passaient leur temps devant le miroir pour teindre leurs cheveux à douze ans et moi j'apprenais par cœur des mots français d'un dictionnaire.
La marginalisation que j'ai connue à l'école primaire a atteint son apogée au lycée. Je contemplais tous ces gens, les bourgeois de la société turque, se faire la concurrence entre eux, la concurrence de qui est la plus belle, qui est le plus riche...Je me sentais extrêmement seule.
Ce sont seulement les mots qui ne m'ont pas trahi. Les mots qui m'ont accompagnée dans toute la souffrance de ma vie. J'écrivais jour et nuit et de plus en plus en français. Mais je voulais également faire autre chose à coté, quelque chose d'émotionnel et expressif, quelque chose qui ferait de moi quelqu'un de plus épanoui et c'est à ce moment-là que j'ai fait connaissance avec le théâtre...
La petite fille fragile et timide voulait désormais s'exprimer, mettre les poings sur la table, prendre ses propres décisions, être remarquée...Elle a atteint son but. J'ai fait du théâtre pendant des années, j'ai très souvent eu le rôle principal. C'était passionnant de voir cette petite fille effacée devenir une jeune femme ayant confiance en elle-même, qui faisait son monologue au milieu d'une scène de théâtre devant des centaines de spectateurs. C'était passionnant de recevoir des applaudissements, de créer, d'apprécier et d'être appréciée...A treize ans, j'ai écrit ma première pièce de théâtre en français qui s'appelait « la septième goutte » et qui évoquait ma vie personnelle. L'un de mes professeurs qui était fasciné par cette pièce a voulu la mettre en scène. Pourtant ce rêve n'a jamais pu se réaliser en raison des mots comme « le vin » que contenait ma pièce et que le Ministère d'éducation de la Turquie n'avait pas vraiment appréciés...
Mon appétit artistique n'a pas cessé avec le théâtre. Je suis devenue chef de l'atelier de dessin pour unir tous ceux qui étaient passionnés par la peinture. C'était un vrai succès au lycée qui nous a permis de travailler sur des céramiques, des bois et des toiles. Nous avons fait plusieurs expositions et avons été fortement appréciés.
Mais, ma vraie passion -comme je l'avais déjà évoqué- c'était la littérature. C'est ce qui m'a permis d'être constamment la première de la classe. J'avais toujours de bonnes notes dans les rédactions. La conséquence de ma tragédie personnelle était donc devenue un grand atout pour moi, l'arme la plus efficace pour ma réussite future.
Durant ma vie scolaire, j'ai tout essayé, tout expérimenté, tout découvert. Je suis tombée fatalement amoureuse. J'ai fatalement souffert et j'ai été fatalement brillante dans ce que je faisais.

                             

                                      (la remise des diplômes à Saint-Benoît)


Mais le pire, c'est que j'ai été fatalement déçue...
Certes, de ce lycée qui est devenu ma seconde maison -j'y passais plus de temps que chez moi- j'ai acquis une éducation raffinée et beaucoup de connaissances et d'expériences qui m'ont emmenée jusqu'à ces jours-là. Mais mes expériences étaient parfois tellement douloureuses...
Je suis devenue une vraie philosophe vers quinze ans. Je n'arrêtais pas de réfléchir sur la vie...Un jour, mon professeur de littérature turque m'a forcé d'envoyer mes rédactions dans un concours, même si je n'appréciais pas forcément cette idée de « vendre ses sentiments ». Bizarrement, l'une des rédactions que j'avais écrites sur « Atatürk » a remporté rapporté le Grand Prix du Département « Beyoğlu » d'Istanbul et le deuxième d'Istanbul. J'ai eu successivement d'autres prix dans des concours de poésie.
Mon professeur de littérature m'a dit un jour en classe qu'ils organiseraient dans un lycée une journée dédiée à ma rédaction pour me donner le prix. Elle m'a montré le programme de la journée où les étudiants du lycée donnaient des concerts, dansaient, lisaient des poèmes et tout cela, pour me donner le Grand Prix au final. J'étais très excitée par cette idée et j'attendais impatiemment ce grand jour.
Quand nous sommes entrés dans ce lycée, le lycée de Beyoğlu à Istanbul, avec mon professeur et deux autres amis qui m'avaient accompagnée pour me soutenir et m'applaudir, tout le monde nous regardait bizarrement pour comprendre d'où nous venions. Nous nous sommes assis presque au dernier rang pour regarder le spectacle qui nous avait été offert. Les étudiants du lycée ont chanté, dansé, lu des poèmes et ils étaient tous jeunes, beaux et innocents. Je sentais un grand enthousiasme pour cette jeunesse turque, laborieuse et prometteuse d'avenir.

Plus on se rapprochait de la fin du programme, plus mon cœur battait vite. Je ne savais pas comment allaient réagir tous ces gens-là à ce que je lirais. Au premier rang, il y avait des ministres turcs, y compris le Ministre de l'Education de l'époque. Quand le grand moment est arrivé et quand ils ont prononcé mon nom pour m'inviter sur la scène, toute la salle a tourné sa tête pour voir cette petite fille timide avec son papier à la main et qui marchait à petits pas vers la scène.
Quand je suis arrivée devant le microphone, j'ai levé la tête et j'ai regardé toute cette foule qui avait fixé ses yeux et qui m'écoutait avec une attention incroyable. Pour la première fois, j'ai voulu leur transmettre mes sentiments, ma souffrance d'enfance, mon enthousiasme de jeunesse, mes émotions, mes hésitations, mes doutes...Je voulais fasciner cette foule qui pensait que mon petit corps n'était pas capable de construire de grandes phrases. J'ai lu les deux pages écrites d'une façon entièrement rimée et pleines de métaphores avec une énergie et un enthousiasme qui ont ébloui toute la salle. Vers la fin de ce que je lisais, je sentais des larmes qui coulaient de mes yeux. Je lisais l'histoire de « ma Turquie », mon beau pays qui avait marqué toute ma vie. 
Quand j'ai fini mon discours, j'ai levé une seconde fois la tête. Cette fois-ci, toute la salle m'applaudissait debout et les ministres assis au premier rang versaient des larmes. C'est la première fois que j'ai découvert cette force spéciale que j'avais en moi, ma force de conviction, le « charisme » a dit un professeur de littérature qui était parmi les spectateurs.
A partir de ce jour-là, je sentais une grande soif pour vivre de nouveau une telle émotion. Je voulais influencer, changer, émouvoir, marquer ma trace dans les choses...
Et je pense que j'ai pu arriver à réaliser ce rêve...
J'ai vécu des moments très difficiles dans mon lycée. Les étudiants boursiers étaient souvent mis à l'écart et les gens étaient catégorisés selon la marque de leurs habits. Si vous étiez un peu moche et pauvre, vous n'aviez aucune chance de survivre dans cette jungle d'aristocrates. Les larges connaissances que j'ai acquises dans mon lycée étaient balayées par la souffrance que j'éprouvais du fait de ma marginalisation.
Ma solitude m'a menée à l'apogée de la réussite mais aussi à un isolement total. Je n'avais presque pas d'amis -sauf quelques bons amis- et je consacrais mon temps à l'art.
Ma mère qui s'est voilée après la mort de mon père avait parfois honte de venir dans les réunions de parents où les mères des enfants faisaient un défilé de grandes marques. Je disais à ma mère : « je ne te ferai jamais baisser la tête, jamais...Tu entreras dans cette école comme ma mère et tu en sortiras comme une reine ». Les mères coquettes des élèves de mon lycée n'arrivaient pas à en croire leurs yeux quand elles voyaient ma mère voilée et sans maquillage qu'elle pourrait vraiment être ma mère. Au fur et à mesure, ma mère a obtenu un grand respect de la part de tous ces gens, un respect pour lequel j'avais combattu toute ma jeunesse.

                             

Plusieurs journées et soirées ont été organisées en mon honneur, étant la major de la promotion, la major de ces milliers de personnes qui avaient très souvent craché sur moi, qui m'avaient détestée et qui s'étaient moquées de moi. Tout d'un coup, tout a changé. Maintenant les gens ne m'humiliaient plus mais ils me respectaient.

                              


Lors d'une journée où ils m'ont donné des plaquettes qui éternisaient ma réussite, un bouquet de fleurs et un livre sur l'histoire de mon lycée, j'étais une nouvelle fois sur la scène pour que les gens m'applaudissent. ...Et une longue histoire a pris fin ce jour-là. J'étais entrée comme une petite fille peureuse par la porte immense de cette école mythique  et j'en suis sortie comme une jeune femme de dix-huit ans.
J'avais l'énorme plaisir de voir dans les yeux de ma mère que de la même porte par où elle était entrée pour la première fois dans mon lycée avec son voile et son visage sans maquillage en tant que ma mère, elle sortait maintenant avec l'allure d'une reine...

   Öznur Küçüker, décembre 2007  

Retrouvez Öznur pour la suite de cet article (et la suite de sa vie) dans l'article ici en lien Feuille de route (Paris, 2004...2010) .

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