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02-08-2007

« Tu es comme le mouton, mon frère Quand le bourreau habillé de ta peau
Quand le bourreau lève son bâton Tu te hâtes de rentrer dans le troupeau
Et tu vas à l'abattoir en courant, presque fier »
(Nazim Hikmet)

Gül Ilbay a toujours refusé de rentrer dans le rang. Elle me tend ce poème et cette citation comme le témoignage de ce qu'elle est, de ce qu'elle veut être, une femme libre. Gül Ilbay a quitté en 1981 son poste de Professeur de français à l'Ecole normale supérieure d'Ankara pour s'installer en Lorraine. La jeune enseignante a choisi l'aventure, l'exil comme Nazim, son illustre compatriote.    

En Turquie, ces années là, le nom même de Nazim Hikmet ne peut être prononcé ! En France, on chante le poète à l'Olympia. Comme un acte de résistance aux bourreaux de tous les temps qui ont fait de leurs peuples des troupeaux. L'exil de Gül est choisi. Elle a toujours eu le goût de l'inconnu. De la France, elle connaissait tous les écrivains qu'elle avait lus dans le texte dés son plus jeune âge.  Et puis en France l'attendait Claude qui deviendra son mari.                                     

   « Vivre comme un arbre. Seul et libre »

                                  

Gül Ilbay est née à Kars, à l'extrême-est de la Turquie, près du Mont Ararat, en 1953. C'est dans cette ville qu'elle a vu le jour, tout simplement parce que ses parents avaient été nommés là, sans doute pas tout à fait par hasard : ils étaient jeunes (22 et 23 ans), inexpérimentés, et c'est souvent dans ces régions lointaines que l'on envoyait les jeunes hussards de la République turque pour débuter leur carrière. Gül a quitté Kars à l'âge de cinq ans. C'est dire qu'elle a peu de souvenirs de Kars. Près d'un demi-siècle plus tard, elle a été passionnée par la lecture de Neige, d'Orhan Pamuk, un autre très grand de la littérature turque et récent Prix Nobel.

                                                          

Le héros de Pamuk s'appelle Ka, le livre Kar (Neige), la ville Kars. La neige est partout à Kars, lourde, pesante. Elle isole la ville du reste du monde. Elle est immaculée à perte de vue. C'est le souvenir qu'a aussi Gül de cette région, la neige, une blancheur quasi permanente. La vie y est rude. Les hivers sont longs. L'été est court. Mais la mère de Gül, une petite dame à l'œil vif, aime encore aujourd'hui raconter la gentillesse des gens de cette région et leur courage face à des conditions de vie au quotidien très difficile. Quant à Gül, elle me dit sa révolte de voir ces régions abandonnées par les gens de l'Ouest, volontairement, consciemment. « On pourrait pourtant y faire tant de choses. Pourquoi pas profiter de la neige, pour faire là des stations de sports d'hiver... ».

A cinq ans, une autre vie commence, à Gaziantep. C'est la ville natale du père de Gül, une ville qui, au Sud-Est du pays, est un grand pôle d'activités économiques, dans une région qui, elle, n'a pas été « oubliée » par les autorités, aujourd'hui reliée par autoroute avec le reste du pays, peu concernée par l'activisme kurde. Mais c'est une ville où pèse le poids de l'histoire.

                                 

                                             le parc Atatürk à Gaziantep

Ne s'appelle-t-elle pas Antep la glorieuse, pour témoigner de la résistance des Turcs contre les Alliés et les Arméniens en 1920 ? Gül ne se considère pas particulièrement comme étant de Gaziantep. Peut-être parce que sa mère est originaire de la Mer Noire. « Les deux régions sont si différentes l'une de l'autre. J'ai grandi dans une atmosphère de double culture. Les traditions, les mœurs, les habitudes étaient tellement différentes ! En fait, quand je me suis installée définitivement en France, je n'ai pas eu de problème d'adaptation. Je me suis adaptée, car j'avais appris à m'adapter !! ».


 « Vivre en frères. Comme les arbres d'une forêt »

Le lycée de Gaziantep était une cité scolaire qui abritait à la fois le collège et le lycée avec l'internat. Dans les années 60, existaient encore des collèges et lycées séparés pour filles et garçons. Le lycée était mixte mais le collège ne l'était pas. « Mes parents, qui travaillaient dans cet établissement, souhaitaient que je sois scolarisée là. Ils ne pouvaient accepter une ségrégation entre filles et garçons. Alors, ils m'ont inscrite à l'ortaokul (collège). Personne à la direction ne s'y est opposé. C'était comme une petite révolution ». Gül, aînée de la famille avec ses quatre frères, a toujours grandi dans un milieu masculin. Elle ne comprend pas les distinctions qui peuvent être faites entre filles et garçons. Les discriminations la révoltent. Elle me dit que la langue turque ne connaît pas la différence des genres. Petit détour pour me raconter l'histoire de la ségrégation des femmes. Les Oghouz, anciens Turcs d'Asie centrale, étaient un peuple nomade. Les femmes étaient comme les hommes des guerrières et bénéficiaient de la liberté au même titre que les hommes. Dans le chamanisme, qui était leur religion, les femmes dominaient le monde par la magie et la religion se manifestait dans la force sacrée de l'homme. La magie et la religion avaient une force égale. « C'est le monothéisme qui a séparé la magie de la religion et placé la femme dans un statut inférieur. C'est avec l'islamisation que la femme turque a perdu le statut d'égalité naturelle dont elle disposait auparavant ».

                                  

                       "le monothéisme a placé la femme dans un statut inférieur"

La jeune Gül au Lycée de Gaziantep n'avait pas conscience de cela mais elle avait déjà comme l'intuition que le combat pour l'égalité ne la quitterait jamais. « A partir de cette année là (où elle est arrivée au collège), ortaokul est devenu également mixte. Après mon inscription, quelques familles ont aussi fait la même chose. Nous n'étions pas nombreuses (six filles dans tout ce grand complexe scolaire la première année de mon inscription). Pour moi, cette décision et l'acte de mes parents sont importants en soi ». Gül se souvient que, dans les mariages, les hommes et les femmes se séparaient, s'amusaient chacun de son côté. « Les musiciens hommes étaient séparés aussi avec un rideau épais : ils ne pouvaient pas voir ainsi les femmes qui dansaient !!! En fait, ma mère a toujours mal vécu ce genre de choses. Elle qui était une laïque convaincue n'avait pas connu cela ni dans sa région natale ni à Kars ». Elle explique cela par le fait qu'à Gaziantep, l'influence de la culture arabe était dominante. Mais dans la famille Ilbay, le plus important, pour les filles comme pour les garçons, était de réussir ses études. De ce côté-là, il n'y avait pas trop de soucis. D'une génération à l'autre, on rencontre même de nombreux cas de précocité intellectuelle. Les parents encourageaient les enfants aux bons résultats scolaires. Ils avaient eux-mêmes effectué leur scolarité dans les années 30 dans l'enthousiasme, l'élan, l'espoir de la nouvelle République turque, qui avait aboli le califat en 1924, inscrit la laïcité dans la Constitution en 1928, et qui tournait résolument son regard vers l'Europe.


« C'est un dur métier que l'exil »

Très tôt, Gül a baigné dans la culture française. « Mon père nous faisait écouter, à mon frère et moi, des textes en français qu'il avait enregistrés sur son magnétophone : les Cours de langue et de civilisation françaises de G. Mauger. Il lisait beaucoup en français et traduisait des passages à ma mère. Je leur prêtais souvent l'oreille ». Les photos de Doisneau, le métro de Paris, la gastronomie française, Voltaire, Montaigne, Mme de Staël, Molière, Littré,... Tout cela était des noms, des images, qui lui étaient familiers avant même son entrée dans l'enseignement secondaire. Elle a encore aujourd'hui chez elle le livre qu'utilisait son père. Quand elle le feuillette de temps à autre, elle ressent une certaine nostalgie. Les textes sont toujours là. Les images sont figées. Les personnes photographiées n'ont pas vieilli. « Avec ce livre, je fais un petit voyage, je retourne à mon enfance, au pays de merveilles qu'était la France ». Au lycée en Turquie, on apprenait que la France et la Turquie, depuis l'époque de François Ier et de Kanunî Sultan Süleyman, ont entretenu tout au long de leur histoire des relations étroites. Quelle tristesse en arrivant en France de constater que la réciproque était inexistante !

                           

                  (Gül Ilbay a été Présidente d' A ta Turquie de 1996 à 2005)

A la maison, à l'école, dans la presse, et plus tard à la Fac de Lettres à Ankara, Gül se souvient que partout régnait une sympathie forte pour la France. « En plus, elle est devenue le symbole de la démocratie, le pays des droits de l'homme. Tout cela, malgré le rôle qu'avait joué la France lors de la guerre 14 - 18. Les Français ont occupé la région natale de mon père (Gaziantep), selon la Convention de Sèvres. Chaque 25 décembre est la journée de commémoration de la libération de cette ville des Français. Je me souviens que les cérémonies se déroulaient sans aucun mot de rancœur. Ici, en France, il n'y a aucune référence dans les livrets scolaires concernant ces périodes, ces relations entre les deux pays. Qui sait aujourd'hui, hormis les historiens que cette partie de la Turquie a été occupée par la France qui n'a quitté la région d'Antakya (Antioche) qu'en 1938 ? ». A l'école, ses parents avaient choisi pour elle le français comme langue étrangère. Pouvait-il en être autrement ? Elle se souvient avoir été une bonne élève, avoir eu de bons professeurs. A plusieurs reprises, elle a eu ses propres parents comme enseignants au lycée. Cela créait des relations particulières avec les autres élèves qui évitaient avec elle de trop en dire sur leurs professeurs comme tous les jeunes le font généralement à cet âge. Elle avait choisi une voie scientifique au lycée - elle a d'ailleurs toujours eu une certaine passion pour la biologie - avant d'entrer en Fac de Français (Lettres) à Ankara. « Mais j'ai toujours préféré la grammaire, la conjugaison, l'étymologie aux dissertations ! ». Son père aurait préféré qu'elle fît des études de médecine, de droit ou d'ingénieur. « Peut-être n'a-t-il pas eu conscience à quel point il m'avait inoculé le goût de la France, dés la première carte postale de Saint-Malo qu'il m'avait envoyée de France alors que j'étais encore à l'école primaire. Avait suivi une image de la Tour Eiffel. Puis vinrent les contacts gustatifs, olfactifs, auditifs... quand mon père rapportait du champagne, du camembert, des savonnettes,... Bien que jeunes, nous avions le droit de goûter du champagne, mes frères et moi ».

                           

                               (Gül Ilbay, au premier plan, et ses amis)


Autour d'un demi de bière au bistrot « Les artistes », Gül me raconte ses premiers pas en France. Elle avait 20 ans. Elle est arrivée à Armentières, près de Lille. Elle est venue pour un stage de découverte. Elle avait dû faire des économies pour le billet d'avion. Elle avait été sélectionnée en raison de ses bons résultats au cours de ses études. « Au dernier moment, le voyage a failli être annulé. C'était juste à l'époque de la guerre de Chypre. On nous a fait visiter la brasserie Stella Artois, les houblonnières, la sucrerie Béghin Say, la grande braderie de Lille... ». Avec deux amis égyptiens, elle prolonge la visite par une semaine à Paris. « Mais tous les soirs, j'étais rentrée à vingt heures. J'étais une jeune fille sérieuse ! ». Suit un deuxième voyage en 1977 où elle encadre un centre aéré pendant deux mois à Charleville-Mézières. A la fin de ses études, elle devient professeur de français (comme son père) à Ayaş (pour son année de probation) puis à Ankara jusqu'à son départ définitif pour la France en 1981. Plusieurs fois par an, Gül fait le voyage vers la Turquie. Maintenant elle fait le voyage avec sa fille Alba, 19 ans, qui parle couramment le turc, et qui apprécie de faire une pause dans ses études de médecine pour retrouver le soleil et le farniente de la mer Egée. Prochain voyage dans quelques jours, pour les vacances d'été.

« Etre captif, là n'est pas la question. Il s'agit de ne pas se rendre : voilà »


Gül Ilbay a commencé sa vie professionnelle en France en tant que formatrice au GRETA, étant titulaire d'un Doctorat en Lettres Modernes. Elle est aujourd'hui conseillère d'orientation. Elle aime ce métier qui fait appel en même temps à l'économie, à la psychologie, à la sociologie, qui la place au cœur de la société. Comme elle aimait le métier d'enseignant qui répondait bien à son autorité naturelle. Elle parle même d'un goût pour le « commandement » et pour la « rencontre » avec les gens. Son premier poste était à Verdun, pendant trois ans. Elle exerce depuis sa titularisation à Briey, une ville qui a subi de plein fouet la fin de la sidérurgie et la crise économique. Elle aimerait aller plus loin dans son offre aux enfants et à leurs parents. « Le métier de conseiller d'orientation est très mal connu par les familles... et par les enseignants. Et notre métier doit aussi savoir évoluer. Nous sommes des psychologues de l'enfant. Nous pourrions accompagner autrement les jeunes si nous en avions les moyens, en particulier pour les enfants primo-arrivants pour lesquels nous n'avons pas toujours de réponses possibles ou appropriées ». Gül est donc fonctionnaire de l'Education nationale. Elle estime que si elle a réussi le concours, elle qui était étrangère, arrivée à l'âge de vingt ans, c'est à la Turquie qu'elle le doit, grâce à la qualité de son enseignement qui n'a rien a envier à l'école française. Elle vante de même la qualité de la médecine en Turquie (l'un de ses frères est médecin à Istanbul) ou des études scientifiques dans son pays. Elle a beaucoup à dire sur l'Education nationale en France, elle qui en fait partie, regrette les corporatismes. Elle est syndiquée par ce que c'est une chance de pouvoir être syndiquée en France. Longtemps, le syndicalisme était interdit dans la fonction publique en Turquie.

                                        

                                (Récits de vie, portraits de femmes)

Elle a retrouvé récemment quelques femmes turques qu'elle avait pu connaître dans ses activités d'alphabétisation et de « français langue étrangère ». Elle en a fait un livre (bilingue) de récits de vie, dans lequel ces femmes racontent leurs parcours, souvent difficiles, où beaucoup ont connu la précarité, la misère, les violences conjugales. Certaines ont quitté leur mari, ont souffert de solitude, du rejet. Mais toutes ont su combattre pour exprimer leurs talents, que ce soit par l'art ou par l'organisation de visites touristiques ou plus simplement par l'éducation des enfants. Gül a engagé un dialogue avec elles (en langue turque) avec beaucoup d'écoute et d'humanité. Ce livre a été pour elle le début d'une activité éditoriale en France (en tant qu'auteur avec récemment ses « Petits pas en poésie » ou en tant que traductrice) qu'elle entend poursuivre avec l'association A ta Turquie dont elle est une des dirigeantes. Elle en a été la Présidente pendant neuf ans et assure un important travail au sein du comité de rédaction de la revue franco-turque Olusum/Genèse. Elle est aussi membre du MRAP, des Clubs UNESCO et surtout depuis quelques années d'une association qu'elle a elle-même fondée pour défendre les cultures indiennes...

Les (l)armes aux yeux

« Il faut du génie permanent pour échapper à la pensée sur le rail ». Gül Ilbay me propose cette nouvelle citation, d'Edgar Morin cette fois-ci. Le sociologue n'est pas que l'auteur du doute méthodique. Il est aussi, et cela intéresse beaucoup Gül, passionné par les rites chamaniques depuis qu'il a vécu dans sa jeunesse en Amérique du Sud. Gül refuse de dire Amérique latine, mot qui évoque trop la colonisation. Elle est, à l'instar d'Edgar Morin, passionnée par les cultures indiennes et ne cache pas la passion qui est la sienne depuis l'adolescence pour Che Guevara. Elle conserve de cette période une certaine affection pour Fidel Castro et pour le peuple cubain. Mais sa rencontre totalement fortuite avec un musicien indien (des USA), Will Dunn White (William Knapp pour l'état-civil), en errance en Europe et « sédentarisé » à Metz pour raisons de santé, a été pour elle un épisode déterminant de sa vie. Avec lui, elle a partagé plus qu'une passion, elle est entrée dans le personnage, et depuis la mort de Wagonburner (son nom de scène), elle vit littéralement sur les traces de Will. Trois fois, elle s'est rendue aux Etats-Unis, dans le Kansas, pour rencontrer sa famille d'adoption, ses amis, pour visiter les réserves indiennes. Elle agit au sein du comité de défense de Leonard Peltier, « un prisonnier politique accusé d'avoir tué deux agents du FBI ». Avec le Comité de soutien aux Indiens d'Amérique (le CSIA), elle organise des conférences et des animations auprès des enfants pour faire connaître les cultures amérindiennes (ci-dessous à Metz) et lutter contre l'anéantissement culturel des peuples autochtones.

                                 

A 54 ans, mais elle ne les fait pas ( !), Gül Ilbay est restée une rebelle. C'est l'héritage des générations qui l'ont précédée et qui disent l'histoire tragique en même temps qu'héroïque de sa Turquie natale.  Sa grand-mère maternelle avait une dizaine d'années à Ordu, au bord de la Mer Noire, lorsque se sont déroulés les évènements de 1920, opposant Turcs et Arméniens. Elle a raconté à sa fille puis à sa petite fille le climat lourd qui pesait entre les deux peuples. La haine - réciproque - était là, se traduisant par des propos et des faits que sans doute on lui cachait. Mais la grand-mère a aussi témoigné des actes de ceux qu'ailleurs on appellerait des Justes et qui ont sauvé les vies des gens avec qui ils cohabitaient. Un jour, sa fille (la mère de Gül) aimerait transmettre cela dans un livre. Plus tard, à Kars, tout près de Ani, ancienne capitale des Arméniens, aujourd'hui en ruines, elle aurait aimé visiter le site historique mais il était fermé sous encadrement militaire. La famille Ilbay habitait dans ce qu'on appelait « les maisons russes » et plus tard à Gaziantep, Gül se souvient très bien de ce bâtiment dans son lycée que l'on appelait « le bâtiment des Arméniens ». Il n'y avait là plus aucun Arménien mais on dit qu'autrefois l'ancienne Ecole normale leur aurait appartenu.

Rebelle

A Gaziantep vivaient aussi, et plutôt aux portes de la ville, des gens très pauvres. C'était des Kurdes. Leurs maisons étaient en terre. Certains vivaient même dans des grottes. Gül enfant était étonnée de cela. Elle croyait voir la Préhistoire, là, à deux pas de chez elle. Les enfants turcs ne jouaient jamais avec les enfants kurdes. Cela ne se faisait pas. C'était au début des années 60. Les parents de Gül très progressistes avaient considéré plutôt avec sympathie le coup d'Etat de 1960, une sympathie qui s'est très vite transformée en déception. Son père avait photographié les habitations des Kurdes et avaient transmis les clichés aux autorités dans l'idée de lutter contre leur pauvreté. Mystérieusement, les pellicules ont été endommagées et ont disparu ! C'est dans ces années-là que des Américains, dits « Volontaires de la Paix », sont arrivés pour « étudier les mentalités et la topographie ». On a su ensuite le rôle d'agents que ceux-ci jouaient dans la région. A Ankara, où la famille est venue habiter pour permettre aux enfants d'entrer à l'Université, les parents de Gül ont continué à défendre des valeurs politiques de gauche. A plusieurs reprises, sa mère s'est retrouvée pour cela au Tribunal. Les évènements français de mai 68 ont été suivis avec intérêt. En Turquie aussi, le monde étudiant était en effervescence. Les enfants Ilbay ont toujours grandi dans cette ambiance d'opposition. La religion n'y avait pas sa place. Mais l'engagement social était fort. Gül est donc aujourd'hui encore une femme engagée. Toute son action trouve sens dans cette culture de l'engagement. Cela se traduit même dans son métier, où elle s'oppose souvent à des collègues, qui se satisfont dans leur conformisme, qui « se hâtent de rentrer dans le troupeau ».

"Je voulais m'engouffrer dans la vie de la poésie  Et pour cela, il me fallait traverser la poésie de la vie" (Blaise Cendrars)

Ce n'est bien sûr pas un hasard si Gül Ilbay a choisi de faire sa thèse de Doctorat en Lettres Modernes sur Blaise Cendrars, celui qui « trempe sa plume non pas dans un encrier mais dans la vie ». . Les traductions qu'elle en a fait en turc ont été remarquées par un éditeur qui a publié en Turquie en 1993 « Du monde entier au cœur du monde », préfacée par Myriam Cendrars, la fille de Blaise. Et plus récemment, elle a pu également publier en Turquie un recueil de poésie érotique féminine (poèmes écrits donc exclusivement par des poétesses). En France comme en Turquie, que ce soit par ses traductions ou par sa propre activité éditoriale, elle prend goût à soutenir dans leurs productions les artistes, les poètes, les musiciens. Elle l'a fait avec Phil Donny, artiste et poète meusien. Elle l'a fait avec Will.

                                

                            (Will, le chanteur sioux, à Loupmont, Meuse, 1999)

Le rêve d'aventure et la rébellion de Gül s'expriment aussi dans son action culturelle. Quand Will prenait sa guitare ou quand son amie Malika chante à Metz, elle pense à tous ses troubadours oubliés, partout de par le monde. Il y a tant de paysages humains à découvrir, sur les traces de Nazim et de Will.

                                                            Guy Didier, le 27 juillet 2007

Liens : l'association Les Troubadours oubliés, présidente : Gül Ilbay

Récits de vie. Portraits de femmes, par Gül Ilbay, éditions A ta Turquie

« (L'auteur) nous livre le témoignage souvent poignant (brutal) de la vie et du parcours de ces femmes écartelées entre les traditions et la modernité. A travers leurs souffrances et leurs joies de la vie quotidienne, se dessinent en toile de fond les forces occultes et les préjugés dont la femme est la victime innocente. Le poids des valeurs traditionnelles des sociétés patriarcales et le désir d'émancipation s'entrechoquent parfois avec violence et nous éclairent sur le rôle essentiel qu'auront les femmes dans leur combat pour leur émancipation. » (note de l'éditeur, extrait)

Petits pas en poésie, de Gül Ilbay, éditions A ta Turquie

« Dans ce recueil de textes, Gül Ilbay enfile ses chaussons de ballerine, revêt son justaucorps et accomplit une suite de pas poétiques légers et emplis de grâce. Exercice de style réussi pour cet auteur originaire de Turquie qui manie avec aisance la langue française et qui chorégraphie avec tendresse et subtilité notre quotidien... » (note de l'éditeur, extrait)

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