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25-05-2007

Choisir de venir au monde... ça, c'est l'extrémité du fil. On ne choisit pas de venir au monde un matin de soleil ou une nuit d'orage. On ne choisit pas de naître d'un côté ou de l'autre de la Méditerranée. Pas plus qu'on ne choisit la couleur de sa peau et le sourire de sa mère et de son père.

Portraits croisés de Nabila Amghar et Corine Wable, les organisatrices du festival du film de l'immigration, « Les yeux ouverts » (Oise). Elles ont réalisé ensemble le film « La chaîne sans fin » sur l'immigration en Picardie et préparent un film sur l'Algérie de 2007.

 

 

Nabila

Sur les montagnes de Kabylie, j'ai ouvert les yeux, en terre d'Algérie j'ai fait mes premiers pas dans la vie, en France j'ai été adolescente et je suis devenue femme. Trois ancrages identitaires qui ont nourri, orienté, influencé mon appréhension du différent et du semblable.

Corine

Originaires d'un petit village de Picardie, près d'Amiens, mes parents sont tous deux d'un milieu ouvrier. Mes grands-parents travaillaient dans des usines de textile. Ils m'ont transmis les valeurs du travail, du monde ouvrier et du communisme. Elles ont été fondatrices pour moi.

                                     

                                     (chemin de Picardie)

 

 Nabila

 

Originaires du même village de Kabylie, mes parents sont issus de deux univers sociaux différents. Mon père appartient à la paysannerie très pauvre vouée à l'immigration que décrit très bien P. Bourdieu. Mon père est arrivé en France dans les années 50. Il avait 14 ans. Son père, des oncles, des tantes, des cousins y étaient venus dès le début du siècle. Venu rejoindre son oncle maternel à Carpentras comme saisonnier dans l'agriculture, il a exercé différents métiers, avant de rejoindre son frère aîné à Paris où il vécut « la plus haute des solitudes », une vie d'« ouvrier immigré seul ». Décédé d'un cancer du poumon dû à sa vie d'ouvrier fraiseur, il nous a laissé le choix de son lieu de sépulture, et deux pays en héritage. A ma naissance, en 1964, il a fait une demande de logement pour faire venir sa famille. Il l'obtient 10 ans plus tard.

Ma mère appartient à une famille de bouchers, citadine et plus aisée. Elle est arrivée en France à 29 ans avec nous en 1974. Pour elle, l'immigration a été tout d'abord synonyme de solitude, de perte et de nostalgie. Aujourd'hui assistante maternelle, elle vit à Romainville en banlieue parisienne.

 

                                      

   

                                              (chemin de Kabylie)                                   

 Corine

Mon père et mon oncle avaient combattu en Algérie. J'ai récupéré des photos et des cartes postales que mon père envoyait à ma mère pour lui permettre de le situer et de comprendre ce qu'il vivait. Il n'a jamais voulu en parler, il avait honte de ce qu'on leur demandait de faire et il a eu peur aussi bien sûr, il était très jeune, marié et déjà père de famille.

 Nabila

Née dans une Algérie fraîchement indépendante, je suis arrivée pour recueillir ce que mes père et mère ont semé. J'ai grandi dans une grande euphorie et l'espoir en un avenir de libertés de penser, d'agir, d'entreprendre, de construire... de rêver un pays neuf si longtemps fantasmé. Née de cette aventure, j'en porte la mémoire. L'Algérie est le pays, le lieu de mon enfance. Il m'a enfanté et donné une origine, une histoire et une identité.

A l'âge de 5 ans je fais la rencontre d'un instituteur kabyle et de l'école, et la découverte incroyable de l'apprentissage de deux langues étrangères, l'arabe et le français. Je n'ai pas de souvenirs marquants de mes enseignants d'arabe si ce n'est qu'ils étaient Egyptiens ou Syriens et ils pratiquaient la pédagogie des coups de règle sur les doigts. Mes enseignants en langue française, Kabyles ou Français, m'ont marqué et ouverte à une pédagogie plus douce.

 Corine

A l'école j'étais souvent la plus jeune et ce jusqu'au bac. Je sentais ce décalage. J'aimais apprendre, écrire surtout et lire. C'était la grande affaire de ma vie, lire encore et encore.

 Nabila

Assise à même le sol de l'Aéroport d'Orly, je me réveille dans ce monde décrit par Abdelmalek Sayad celui d' « El ghorba » - l'exil. La rencontre de cet auteur au cours de mes études en sociologie a été fondamentale dans mon orientation et intérêts professionnels.

L'exil vers la France, pays de toutes les espérances a été pour moi la fin de d'une enfance algérienne. Arrivée en France à 10 ans, j'avais la tête chargée des rêves d'enfant des pays pauvres. Je n'avais aucune idée de cet autre monde dont j'avais pourtant beaucoup entendu parler.

 Corine

J'ai 7 ans, je suis dans le jardin de ma grand-mère maternelle. A côté travaille un jardinier polonais, nous entamons un dialogue. Je vois que les adultes de ma famille me regardent. A la fin de ma conversation ils me demandent ce que j'ai bien pu dire à cet homme puisqu'il ne parle pas le français. Je leur explique alors que nous nous sommes très bien compris.

Je ne me rappelle plus la teneur de nos propos mais j'ai cette image de nous deux jardinant et causant sans aucun problème de compréhension. Entre moi et l'autre c'est donc possible.

 Nabila

Les films westerns sont les premières images que je découvre à la cinémathèque de l'école de mon village. Le samedi matin nous assistions à des projections de films westerns. Nous étions les Indiens et je fantasmais les Français dans le rôle des cow-boys. C'est seulement en arrivant en France que j'ai compris la confusion dans ma tête d'enfant.

 Corine

Durant toute mon adolescence je lisais énormément et j'ai le souvenir des livres de Simone de Beauvoir qui m'ont conforté dans mon désir le plus cher: être une femme libre.

 Nabila

Dès ma rentrée scolaire en primaire, je me suis concentrée sur l'apprentissage, la compréhension de la langue.

En Algérie, je ne me souviens pas avoir lu d'autres livres que mes ouvrages scolaires. C'est donc essentiellement par le français que je suis rentrée dans la lecture. Je me souviens, un an après mon arrivée en France, j'ai pu lire mon premier prix « La chèvre de M. Seguin ». Depuis, je n'ai cessé de dévorer romans, nouvelles, essais, études, mémoires, enquêtes... Au collège, cet intérêt pour les mots m'a poursuivi. J'ai commencé à m'ouvrir à la littérature, au monde de la poésie et de l'histoire J'ai découvert le chemin de la bibliothèque municipale et depuis je n'ai pas cessé de lire.

Au collège et plus tard au lycée, j'ai fait de nombreuses belles rencontres d'enseignants ouverts et d'adultes à mon écoute qui ont semé chez moi des graines de curiosité. Dans mon quartier que je fréquentais peu, j'ai grandi avec des enfants tous différents (Espagnols, Marocains, Tunisiens, Yougoslaves, Italiens, Africains, Français...).

Au lycée, je découvre la philosophie et les sciences sociales. Je commence à m'intéresser à la sociologie avec l'étude en première de « La maison kabyle » de P. Bourdieu. Jusqu'au Bac, j'ai le sentiment d'avoir lutté pour l'excellence scolaire et ainsi détourner les embûches que comportait la société d'accueil et démontrer à ma famille et encore plus à mon père les possibilités d'intégration sans renier mon appartenance à ma culture d'origine.

 Corine

Je me retrouve aujourd'hui en adéquation avec l'enfant et l'adolescente que j'étais. Ce qui a toujours été important pour moi, c'était de...Vivre. Ne pas être asservie !

 Nabila

Adolescente dans les années 80, je m'intéressais de très près aux luttes des femmes. Pour moi, ici ou la- bas, elles avaient et ont toujours les mêmes combats. Mes lectures de l'époque sont empreintes de cet intérêt. J'ai lu Simone de Beauvoir mais également Fatima Mernissi, Assia Djebbar, etc... Comme un écho à mes propres questionnements, j'entendais le mouvement des jeunes dit à l'époque « Franco-Maghrébins ». Ma prise de conscience politique et des injustices date de ce moment là. Dix ans plus tard, en 1996, je consacre mon mémoire de maîtrise de sociologie à « L'engagement des jeunes issus de l'immigration dans les quartiers » où il est difficile de vivre bien.

 

                                 

                                     (la passerelle Simone de Beauvoir à Paris)

 Corine

Mon père est devenu chef d'entreprise, ma mère a peu travaillé. Elle a élevé trois enfants. J'ai deux frères dont le plus jeune m'est très proche et fait également du cinéma. Il est ingénieur du son sur mes films, ce qui nous lie très certainement encore plus que tout autre chose.

 Nabila

Aînée de ma famille, j'ai une sœur et trois frères, dont le dernier est né en France. Ma sœur est préparatrice en pharmacie et maquilleuse artistique. Mon frère le plus âgé a beaucoup souffert de l'exil et a connu des difficultés d'insertion en France. Le second est styliste- modéliste, très créatif, il est également dessinateur et sculpteur. Il a vécu aux Etats-Unis, en Angleterre et actuellement à Barcelone. Mon plus jeune frère est comptable et fonctionnaire à Paris.

De différentes manières, je me sens très proche et très liée à tous. Chacun dans sa vie, nous avons des projets en commun et partageons beaucoup de choses : une maison familiale en Algérie (le rêve de mon père pour nous), une maison familiale en France (un autre rêve de mon père).

Nous partageons des histoires, des mémoires, le plaisir des vacances au bled, les repas et retrouvailles en famille avec des grands éclats de rire, des larmes, de la solidarité, du soutien, de l'aide, de la présence, de la confiance. Et toutes les autres choses que nous ne partageons pas toujours...

 Corine

J'arrive à Paris, je commence mes études d'ethnologie. Je prends un taxi, le chauffeur est noir. Toute à mes études je lui demande de quel pays d'Afrique il est originaire. Il me répond très froidement qu'il n'est pas africain mais antillais. La discussion est close.

 

                             

 

 Nabila

J'ai une fascination et un profond respect pour les lieux et les personnes qui transmettent et donnent accès aux savoirs. Le goût pour la transmission orale que je détiens de ma grand-mère a probablement été déterminant dans mes différentes pratiques professionnelles et personnelles. Puis, le besoin, la nécessité pour dire avec d'autres, ce que nous sommes, ce que nous voulons être m'a fait passé à la transmission. Ou pour le dire autrement, je suis passée de l'objet parlé (par les médias, les chercheurs, les politiques) à l'objet parlant.

 Corine

J'ai alterné des phases d'études et de vie professionnelle, commençant par le cinéma pour finir par l'anthropologie à l'EHESS. Les deux étaient étroitement liés car je souhaitais faire des films documentaire et je sentais la nécessité de m'appuyer sur une démarche spécifique, un socle théorique. L'anthropologie m'a permis, offert cela.

 

                                         

 Nabila

Mes études d'histoire à la Sorbonne m'ont permis de découvrir Paris et des milieux sociaux extrêmement différents du mien. Cette expérience enrichissante du point de vue des savoirs et des rencontres m'a conforté dans ma pluralité la plus profonde.

Après une expérience professionnelle de cinq ans dans le développement d'un projet local en Tunisie, je suis rentrée en France pour retourner à l'université et me former à la sociologie.

 Corine

J'ai un rapport particulier à la France. Celui de quelqu'un qui a voyagé et qui -en tant qu'ethnologue- a pu mesurer différents regards sur son pays et donc prendre de la distance. En étant ailleurs je rêve d'ici et ici je rêve d'être là-bas. Ce là-bas étant depuis 20 ans le continent africain et plus particulièrement l'Afrique subsaharienne.

 Nabila

J'ai fait de la sociologie mon métier à travers l'enseignement, la formation, le conseil, l'organisation d'événements tels que le Festival « Les yeux ouverts sur l'immigration » ou le séminaire  « Sexe, genre et travail social » que j'ai organisé en mars avec Anne Olivier.

 Corine

J'ai beaucoup appris sur moi et sur les autres en devenant formatrice. Les débuts furent un peu difficiles, je devais forcer ma nature, animer un groupe n'allait pas de soi. En raréfiant mes interventions j'y prends aujourd'hui du plaisir.

Une anecdote : à Nantes, j'animais une formation sur la connaissance des cultures africaines avec le personnel de la Préfecture ; à mon arrivée un homme me salue en me disant : "Ah oui les noirs, bamboula et compagnie, je connais, on va bien s'amuser". Et une autre avec des stagiaires obligés de suivre la formation et absolument pas concernés par le sujet (le même qu'à Nantes). Ces deux moments posaient deux questions: comment trouver en soi les ressources nécessaires pour mettre à distance ou emmener un public a priori hostile et comment les amener à construire une réflexion, produire de la pensée. Vaste questionnement auquel je continue de répondre à chaque formation et qui me sont très utiles à d'autres moments de ma vie.

 Nabila

Je suis maman d'une petite fille de 10 ans qui porte en elle la France et l'Algérie, un prénom arabe donné par son père, Français, et un autre prénom français que j'ai choisi. Sur ses deux passeports, algérien et français, elle porte nos deux noms accolés.

A travers le chant, la danse, la musique, l'écriture, la lecture, la rencontre, le voyage, je désire transmettre à Kenza le goût de vivre avec elle même et les autres.

 Corine

J'ai deux enfants, deux fils de 10 et 5 ans avec qui j'ai une très belle relation. J'ai souhaité et aimé être mère. Mes enfants vont à l'école et j'essaie de leur transmettre le désir de découvrir, de tenter des aventures, de ne pas avoir peur de la vie.

 Nabila

Depuis 33 ans, j'assiste depuis ce côté-ci de la Méditerranée aux soubresauts de mon pays d'enfance déchiré. Mes allers et retours entre ici et là-bas me donnent aussi à voir la vitalité, l'énergie qui se dégagent de ce pays. Obsédée par le désir permanent d'établir des ponts entre ces deux rives de moi-même qui me sont chères, j'ai toujours eu envie et le désir de partager ce pays reçu en héritage il y a 43 ans.

 Corine

Ma rencontre avec Nabila a été déterminante. C'est avec Nabila que maintenant je réalise des films et surtout le festival « Les yeux ouverts » dont je suis très fière.

J'ai découvert l'Algérie à travers Nabila puis lors d'un voyage en mai 2006 où nous avons effectué les repérages d'un film. Ce premier voyage m'a permis de comprendre des réalités depuis longtemps côtoyées en France: les femmes algériennes, les rapports hommes femmes, l'hospitalité. J'y ai trouvé également une force, une puissance de vie et une forme de folie, pas très douce, une façon d'être un peu schizophrène.

Bref, j'aime ce pays, les Algériens rencontrés et j'espère que notre film pourra se faire comme prévu en octobre 2007.

 Nabila

Pour parler de ma rencontre avec Corine, elle fut comme celle du renard et du Petit Prince. Nous avons mis tout notre temps pour nous apprivoiser. Depuis notre rencontre, nous avons cheminé ensemble tout en continuant à développer des projets avec d'autres. Ensemble nous travaillons comme dans une conversation sans fin : un festival, un film sur l'immigration, d'autres projets de films en France (sur le quartier Rouher à Creil), un autre en Algérie (en cours)... Elle a accepté comme un cadeau notre voyage ensemble en Algérie en mai 2006.

C'est en travaillant avec Corine, que j'ai mieux découvert le documentaire comme support d'expression et de mise en débat de sujets de société.

 

                        

                                             (Corine et Nabila)

 Corine

Ma collaboration avec Nabila s'est construite lentement sur une confiance réelle et totale, peu conventionnelle, comme une pensée en marche, un dialogue ininterrompu. Un alliage créatif, solide, durable.

Voilà une belle rencontre qui reste ouverte aux autres puisque nous aimons diffuser autour de nous ce qui nous anime. Puis je travaille beaucoup ailleurs, dans la formation, l'enseignement, nous ne fonctionnons pas en circuit fermé.

 Nabila

Fille d'ouvrier immigré, Algérien, maghrébin, arabe, musulman, d'une banlieue et un quartier défavorisés. Je ne me suis jamais vécue ni reconnue dans ces représentations simplistes, tronquées, réductrices de mon identité. On parle toujours à partir d'un point de vue. C'est à la croisée de mes différentes identités nationale, régionale, sexuelle, générationnelle, que j'entends contribuer à œuvrer à l'expression des différences et à leur harmonisation dans la société dans laquelle j'ai choisi de vivre.

                                  

 

"Mon identité et mon histoire sont définies par moi-même — au-delà de la politique, au-delà de la nationalité, au-delà de la religion et de la couleur de la peau. J'écris en français, je pleure en kabyle, je chante et danse en arabe. Je pense et je ris dans toutes ces langues. " (Nabila Amghar)

 

 Nouveau (12/05/08):

 

Le 4 juin 2008, Nabila Amghar et Corine Wable présentent leur film Nous d'en haut, rencontre avec les habitants du quartier Rouher de Creil, dans le cadre du 3ème festival Les yeux ouverts sur l'immigration (qu'elles conçoivent et animent elles-mêmes pour la Fédération des Oeuvres Laïques de l'Oise). Le Festival se déroule cette année du 30 mai au 8 juin, dans une dizaine de villes picardes.

 

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